La sexualité
subie

J.-Y. Hayez [1]
§ I. Définition
et discussion
§ II.
Quelques qualifications
On peut donc considérer que les actes posés
sous contrainte (« subis ») se répartissent sur un gradient de
gravité qui va du bénin à la destruction importante du corps et de l’esprit de
l’enfant … des épines sexuelles aux abus graves.
§ I. Définition
Sur
le chemin de leur vie, un très grand nombre d'enfants subiront quelques
« épines » sexuelles, ne faisant qu'effleurer moralement ou
égratigner la majorité de ceux qui y sont confrontés. Par définition, leur
effet traumatique ou celui d'activation sexuelle précoce est bénin chez
beaucoup.
Ces « expériences », au sens large du terme, sont
tantôt de purs hasards malencontreux, sans
intention d'aucune sorte, tantôt volontairement
provoquées par un agent humain, qui sollicite l'enfant sexuellement ou quasi. L'enfant qui y est confronté se situe toujours à un degré précis sur l'échelle «
subir-provoquer » Lorsqu'il
provoque, c'est néanmoins afin de déclencher une expérience positive,
sans imaginer l'atteinte négative qui va lui tomber dessus !
§ II. Critères
de probabilité
Certaines caractéristiques augmentent la
probabilité que l'enfant ne vive l'événement que comme une épine bénigne :
◊ - Le fait que l'événement soit
isolé ou quasi et que l'enfant ait conscience de ce caractère non récurrent ou
qu'il connaisse et maîtrise les moyens de contrôler son retour ( par exemple, éviter
telle fréquentation )
◊ - Le fait
qu'il émane d'une personne étrangère à la famille de l'enfant.
Si c'est un adulte, le risque d'atteinte psychique diminue encore si cet
étranger n'exerce aucune autorité officielle ou
morale ni pouvoir d'emprise de facto sur l'enfant.
◊ - Le fait que l'enfant puisse reconnaître par la
suite qu'il n'y avait aucune intention de lui nuire volontairement, même si
cela a produit un effet négatif désagréable sur le coup.
◊ - Le fait que l'événement n'entraîne pas tout de
suite une grande frayeur ; que sa
remémoration ultérieure ne génère ni trop de honte, ni d'angoisse, ni de
culpabilité ; que l'anticipation de son retour possible n'entraîne pas frayeur
et sentiment d'impuissance.
◊ - Le fait qu'il soit suivi le
plus rapidement possible par de la parole
reconstructive : parole qui explique ce qui s'est passé, qui permet à l'enfant de
comprendre qu'il n'était pas menacé dans son intégrité physique, ou encore, parole qui tente de rattraper les
choses ; parole où l'agresseur rend compte de ses motivations et demande pardon
à l'enfant.
◊ - Pas de traumatisation secondaire après coup. (cfr chapitre suivant)
§ III. Quelques
exemples
Exemples
d'événements souvent bénins
◊ - Être bousculé sexuellement par un pair ou un plus
grand être
fortement suggestionné par lui ou être forcé à montrer son sexe, regarder celui
de l'autre.
◊ - Être
confronté à une exhibition imprévue et sauvage d'un aîné ou d'un adulte ; être
confronté à l'improviste à des scènes sexuelles ou à de la pornographie,
surtout hard.
◊ - Être surpris dans une activité
sexuelle par un tiers qui désapprouve ou se moque ; être « cuisiné » pour
avouer une activité sexuelle et en être
sanctionné excessivement ; être trahi par le(s) partenaire(s) qui
prétend(ent) avoir été forcé(s).
Venons-en
maintenant au thème le plus délicat, celui de la (quasi-)sollicitation sexuelle
faite par un adulte et de l'activité susceptible
d'en résulter. Il n'est pas impossible que cela soit vécu comme « épine » sexuelle par l'enfant, et ce
d'autant plus que l'expérience répond plus complètement aux critères de
bénignité. Ces critères sont parfois rencontrés dans les « dérapages sexuels » — dans le chef de l'adulte — dont un
certain nombre représentent, dans le
vécu de l'enfant, pas plus que des épines ! Mais cela n'est jamais certain, ni dans un sens ni dans l’autre.
§ IV. Comment
gérer cette question
La majorité des enfants sont à même de cicatriser
rapidement l'impact traumatique ou excitant de ces égratignures, seuls ou
aidés. S'il en est ainsi, nous pouvons nous en tenir à :
◊ - Les
préparer : leur expliquer que les épines égratignent leur corps sexuel et génèrent un souvenir désagréable,
mais que leur âme et leur valeur n'en
volent pourtant pas en éclats.
◊ - Leur apprendre à se faire respecter et les y encourager, notamment en acceptant qu'ils nous disent « non » quand
nous leur manquons de respect au quotidien.
◊ - Les
prévenir qu'ils ne gagneront pas tous ces petits combats sexuels ; nous en avons perdu quelques-uns aussi et
c'est ainsi que va la vie : il
existe de loin en loin une ronce que l'on a vue à temps et que l'on peut enjamber... ou sur laquelle
on s'écorche les mollets.
◊ - Ne pas les traquer, les laisser libres de se confier ou
non à propos de ces incidents. Si
un enfant décide d'en parler, commençons
par l'écouter et par le consoler. Puis, étudions avec lui, de façon réaliste, les tenants et les aboutissants des
réactions susceptibles d'exister ( au moins sur
papier )
Être vigilant, mais sans excès
Toute
intervention, parentale ou autre, doit veiller à ne pas provoquer le
risque de la traumatisation secondaire et de la stigmatisation
par les pairs. Cela n'en vaut pas la peine pour telle histoire
— moche au demeurant — qui s'est passée dans les douches du club sportif !
Réagir discrètement entre parents, sans dramatiser, voire
« l'écraser » pour cette fois, tout en stimulant la prudence de l'enfant à l'avenir, peuvent
constituer les réactions positives les plus réalistes.
Pour la minorité d'enfants très vulnérables, déjà fort
traumatisés par leur confrontation
à ces petites épines, comment réagir ?
Montrons-nous d'abord sensibles à leur souffrance, qu'ils essaient souvent de dissimuler : allons à leur
rencontre et encourageons-les délicatement à s'exprimer. S'ils
le font, veillons à ce qu'ils reçoivent de
la solidarité familiale et des soins
psychologiques adéquats. Par ailleurs, nous pouvons les entraîner, eux aussi, à mieux se
défendre et à avoir confiance dans leurs
capacités.
Chapitre III
§ I. Définition
et discussion
I. Définition
de l’abus sexuel
Le mineur est utilisé,
sans vrai consentement de sa part, pour la gratification sexuelle de l’auteur,
et au moins autant pour la volupté de pouvoir qu’il en ressent. Très
diversifiés, les abus émanent souvent de familiers de l’enfant, notamment de
membres de sa famille ou d’autres personnes connues qui commencent souvent
par séduire l’enfant et par le tromper intellectuellement, plus fréquemment que
de l’effrayer.
Il
faut toujours prendre en considération, non seulement le fait « abus »
mais aussi le contexte qui le rend possible : constitution de l’être de
chaque protagoniste ; états de leurs relations, arrière-plan social. Le
fait-abus n’est jamais qu’un maillon fort dans un ensemble expérientiel dont
les limites historiques, passées et futures, sont floues : en effet, son
chemin dans le psychisme de l’enfant se poursuit après la cessation des actes,
dans le sens de la reconstruction progressive ou de la destruction continuée.
II. Il est
impossible de proposer des chiffres de prévalence fiables, principalement parce que des forces énormes
s’exercent pour tenter de dissimuler ces exactions en y réussissant souvent.
Accessoirement, on rencontre également des problèmes liés aux méthodologies des
recherches. Au terme d’une longue expérience dans ce champ sinistre de la
psychiatrie sociale, il me semble raisonnable de penser que, pour l’abus sexuel
répété sur une durée de temps significative ( plus de trois mois ),
les chiffres sont un peu plus élevés ( 6 à 8% des filles – 5% des garçons )
III. Les abus
sexuels frappent les enfants de tous âges : j’ai vu des photos non truquées de
bébés violés ; comme il existe de frêles adolescents en perdition qui
n’oseraient jamais avouer la somme d’humiliations sexuelles subies au
quotidien.
Les sévices sont
susceptibles de prendre place dans tous les milieux de vie : entre pairs
ou dans la fratrie, émanant le plus souvent d’aînés ; dans la famille, à
l’école et même dans les institutions résidentielles censées rééduquer ou
soigner l’enfant. Ils se produisent dans toutes les classes sociales : les
nantis et les puissants dissimulent mieux les leurs tandis que les milieux
défavorisés, surveillés de près par des nuées de services sociaux, voient trop
facilement leurs exactions repérées et exposées au pilori sur la place
publique.
IV. La
prudence reste de mise pour que ce ne soit pas les émotions ni le système de valeurs des
observateurs et des intervenants qui galvaudent le terme « abus » et
l’appliquent aux milieux de vie qui choquent leurs références
habituelles :
◊ - Par exemple, les familles
laxistes, où l’ambiance est « sexe » et où les jeux sexuels dans les
fratries sont plus nombreux qu’habituellement, ne sont pas de par ce seul fait
des familles marquées par la perversion ou par l’abus sexuel.
◊ - Tout contact physique
tendre entre l’adulte et l’enfant ne signe pas nécessairement de sombres
tendances pédophiliques dans le chef de l’adulte. Et pourtant, il est
consternant de constater que les adultes professionnels osent de moins en moins
toucher les enfants, ou reconnaître explicitement le charme de leur corps,
alors que ceux-ci ont tellement besoin de ces signes pour se sentir aimés et
importants.
§ III.
L’étiopathogénie
L’abus ne se limite
jamais à l’affrontement, dans une séquence de temps donnée, de caractéristiques
psychologiques et physiologiques de ses deux protagonistes d’avant-plan,
l’auteur concret et l’enfant victime. En effet, une multitude de facteurs
partiels d’incitation s’enchevêtrent ou se mettent en sommation ou en résonance
pour créer une dynamique personnelle, familiale ou groupale ouvrant la porte à
l’abus … et à mille autres caractéristiques de la vie. Les voici
brièvement décrits, en allant du plus général au plus particulier :
I. Les facteurs sociaux
A.
L’humanité et sa liberté.
Comme la conscience
réflexive et la liberté intérieure exercent une fonction centrale dans l’espèce
humaine, celle-ci est capable du meilleur ou du pire à l’égard de ses propres
petits. Le meilleur existe, présent
dans tant d’actes de sollicitude, de dévouement et de générosité qu’aucun
animal ne pousserait jamais aussi loin. Mais le pire aussi : ici des individus,
des groupes, des nations choisissent de sacrifier les intérêts profonds des
enfants, parfois leurs propres enfants, à des objectifs d’adultes estimés prioritaires.
S’en suivent alors,
pêle-mêle : les actes d’abus individuels ; l’exploitation sexuelle
commerciale des enfants ; l’indifférence ou la lâcheté active des témoins,
etc.
B. Les sociétés, leur organisation et leurs aspirations.
En nous en tenant aux
sociétés industrialisées, bien des facteurs incitent au passage à l’acte
sexuel. Par exemple :
◊ - L’ambiance de stress
diffuse de la vie contemporaine ; la nécessité d’être efficace, vite et
bien, qui nous fait utiliser les enfants comme le punching-ball de nos
frustrations.
◊ - Le matérialisme et la
promotion d’idées d’égo-centration. « Fais
ce qui te plaît », dit-on, et non plus « Retiens-toi pour le bien-être de tes proches et de tes enfants »
◊ - Les messages de
consommation sexuelle qui inondent nos médias et la vie quotidienne de nos
sociétés.
◊ - Etc.
C. Le dysfonctionnement occasionnel des
institutions
En
nous limitant aux institutions chargées de prendre en charge l’enfant victime
d’abus, même si ceci semble paradoxal, il y existe souvent des facteurs négatifs,
dits de « traumatisation secondaire », parfois plus importants que
les positifs. En voici quelques exemples :
◊ - L’incompétence d’une
partie des intervenants, la bureaucratie, la non-adaptation des rythmes
institutionnels au temps vécu par les enfants ( par exemple, les délais
d’audition, même lorsque les enfants sont tout petits ! ) ;
◊ - Les rivalités, les clivages,
les revendications de pouvoir entre intervenants ;
◊ - Les logiques et objectifs
radicalement différents entre les dites institutions et surtout, le manque de
volonté réelle d’harmonisation. L’harmonisation, ce n’est pas la négation des
différences !
Ainsi, par exemple, la
Justice pénale a pour intention centrale la poursuite de l’auteur et la
sanction du délit bien prouvé, ce qui la met régulièrement en porte-à-faux avec
les besoins de l’enfant victime, à commencer par celui d’être reconnu.
◊ - Dans le chef des institutions et
même de toute la société : la frilosité, et même la suspicion sont
occupées à reprendre du terrain par rapport aux paroles de plainte des enfants.
Il y a des mouvements en balancier de l’Histoire dans ce champ : les
découvertes pédiatriques des années 1950 ont créé dans l’opinion publique
beaucoup d’indignation et de confiance faite aux enfants … mais c’est
occupé à se terminer : les pouvoirs adultes en place en ont assez de ces
petits impertinents qui quittent leur rôle de victimes silencieuses pour oser
les déstabiliser : souvent inconsciemment, par leur résistance à les
entendre, ils les remettent de plus en plus à leur place de non écoutés.
D. Les dysfonctionnements familiaux
La majorité des abus se
déroulent dans l’intimité des familles, nucléaires d’origine, recomposées ou
élargies. Alors, dans la plupart des cas, les relations entre les membres de
ces familles sont durablement dysfonctionnelles et prédisposent au passage à
l’acte sexuel. Quelques dérapages de brève durée constituent l’exception, où les circonstances sociales jouent de tout
leur poids pour déstabiliser brièvement des personnes ou des familles
habituellement équilibrées.
Nous nous limiterons à
évoquer l’un ou l’autre phénomène familial d’ambiance particulièrement
préoccupants, comme la solitude, le repli barricadé sur soi, le chaos, avec la
mouvance perpétuelle des liens et l’inconsistance des règles; le manque de
socialisation et d’éducation des parents et le manque de valeurs sociales dans la
famille.
Ailleurs, ce sera une
ambiance incestuelle diffuse ou émanant de l’un des parents : séductions
perpétuelles, sensualité, allusions sexuelles, voyeurisme et exhibitions plus
ou moins manifestes, etc.
A l’inverse, il y a
l’ambiance de violence, générée par une
personne ( père ou mère ) ou
par un sous-groupe ( par exemple, père et frère aîné ) qui
terrorisent tous les autres. Les plus faibles constituent leurs punching-balls
et/ou leurs poupées sexuelles.
Certaines familles
cachent très bien un jeu pervers, sous les apparences de la plus parfaite
normalité, voire du dévouement social. Ce jeu implique activement au moins un
des parents, avec une position variable pour l’autre ( entre ignorance et
complicité plus ou moins active ).
E. L’absence
ou le rôle négatif du tiers
Les tiers sont les
individus, les groupes ou les institutions côtoyant la violence sexuelle qui
s’exerce entre l’auteur et sa victime.
Dans la majorité des cas,
si celle-ci peut s’installer ou persister, c’est aussi parce que ces tiers
n’ont pas pu ou voulu prendre une place efficacement positive pour protéger la
victime, dialoguer avec l’auteur ou interpeller des professionnels compétents.
Pourquoi cette non-prise
de responsabilité ?
◊ - Par vraie ignorance,
parfois ;
◊ - ailleurs, ce tiers est
bien trop absent pour mettre en œuvre une part de vigilance : trop occupé
par son travail, obligé de travailler la nuit, ou radicalement absent, comme
dans les familles monoparentales [2].
◊ - Plus souvent cependant le
tiers a des doutes et fait la politique de l’autruche, en raison de l’angoisse
si pas de la terreur que soulève en lui l’idée de la révélation des faits (
violence de l’auteur, éclatement des structures actuelles ; honte
publique ; etc. ) ; parfois aussi, il peut s’agir de l’ambivalence
que ce tiers vit à l’égard de l’enfant sacrifié, jusqu’à ressentir qu’après
tout, ça arrange bien les choses que l’auteur se soulage sur ce dernier …
jusqu’à se venger sur l’enfant d’autres maltraitances que l’on a subies
soi ;
◊ - Manque de solidarité de
la fratrie ou d’autres enfants proches.
II. Facteurs de
provocation, volontaire ou non, émanant de l’enfant-victime
Ces facteurs ne jouent
pas de façon constante et c’est alors sur un enfant sans caractéristiques
particulières que s’abattent les sévices. En Belgique, depuis 1995, An,
Eefje, Julie, Melissa, Sabine,
Laetitia, Loubna, Elisabeth et tant d’autres en ont été et sont encore de
sinistres illustrations.
Plus souvent cependant, il émane de
l’enfant comme des points d’appel qui vont attirer sur lui l’attention négative
du futur auteur ou l’inertie des tiers :
◊ - Par exemple :
pouvoir de séduction particulier ; sentiments oedipiens intenses ;
non-socialisation ; carence affective et besoin d’être aimé par n’importe
quel moyen ; hyper-érotisation …
D’autres de
ces enfants n’intéressent personne ; d’autres sont susceptibles de
comprendre ce qui leur arrive moins vite que les autres; autant pour les
moyens efficaces d’esquive et pour la capacité de révéler et de demander
de l’aide ;
◊ - Au début du processus
d’abus, nombre d’enfants pourraient se protéger plus efficacement de leur agresseur. Certains y parviennent bien,
discrètement ou avec de l’aide. Mais beaucoup ne réagissent pas, par ignorance
ou soumission, en référence à une image immature de ce que doivent être les
rapports enfants – adultes, ç'est à dire des rapports d’obéissance. (« On doit obéir à l’adulte, qui a
nécessairement raison. »)
Par la suite, une petite partie des enfants se transforme de
l’intérieur et élabore des stratégies d’adaptation … qui ne font qu’aggraver
les choses : dépression, culpabilité et soumission ; confusion des
idées et adhésion partielle à celles de l’auteur ; masochisme et adoption
de comportements de provocation enrageants pour l’auteur, etc.
III.
Caractéristiques intrapsychiques des auteurs directs
N’importe qui peut déraper
et se dévoyer transitoirement. Néanmoins, dans la majorité des cas, on se
trouve face à l’une des cinq grandes constellations intra-psychiques que voici,
énumérées en ordre de fréquence décroissante, et qui sont donc susceptibles de
provoquer des abus répétés :
◊ - L’insatisfaction de
soi ; le vécu chronicisé d’échec, d’infériorité, de manque de valeur. Ici,
l’ambiance familiale est souvent marquée des mêmes caractéristiques :
solitude et grand froid. Alors, l’enfant peut être vécu comme une compensation
affective et sexuelle.
◊ - L’inorganisation de la
personnalité ; l’absence de stratégies de socialisation ;
l’incapacité à résister aux pulsions sexuelles lors des frustrations et des
tentations. Ici, il est fréquent que toute la famille soit chaotique.
◊ - L’adulte
« suavement immature œdipien », secrètement fixé au maternage
sensuel qu’il a reçu ; il séduit ses enfants et le « sale gosse » attardé resté en lui se livre à des jeux sexuels avec eux.
◊ - Le parent ou l’adulte
tout-puissant, violent physiquement ou autoritariste jouant de l’exercice de sa
voix, de ses muscles, de sa volonté et de ses arguments intellectuels. Il
terrorise et frappe ses enfants ou les hypnotise et exerce une sorte de droit
de cuissage sur eux.
◊ - Le pervers, au sens sexuel du
terme : ici, la personne de l’enfant n’a aucune importance, seule compte
la jouissance jugée « exquise » que provoquent des activités
précises, au scénario répétitif : par exemple le déshabiller, lécher ses
pieds, pratiquer une sodomisation, etc …
Lorsque l’une de ces
dimensions intra-psychiques est en place, il peut encore s’y ajouter :
◊ - La part possible de la
génétique : à l’origine d’un équipement psychophysiologique, d’un soma, et
d’un tempérament de base qui nous différencie les uns des autres.
◊ - La dépendance aux
plaisirs que l’activité sexuelle procure à l’auteur : chez certains
sujets, les plus atteints, on n’est pas loin de la franche addiction.
◊ - Enfin, il faut toujours évaluer ce qui demeure de la liberté intérieure
de l’auteur ; dans la (grande) majorité des situations, les abus qui
s’abattent sur l’enfant ne sont pas le strict résultat d’impulsions
irrésistibles. Même si l’être humain qui s’y livre y est prédisposé, par sa
génétique ou par sa psychopathologie, il choisit in fine, et il
programme en connaissance de cause d’achever le comportement répréhensible vers
lequel son destin commence à le pousser. L’auteur a donc en lui, et une
dimension pathologique et une dimension mauvaise, qui lui fait choisir de
l’immoral. Il relève et de soins et de la réprobation de la communauté.

On peut présenter ce qui
précède de façon plus schématique :
MONDE Expériences Expériences relationnelles Le troisième pôle
EXTERNE Relationnelles et sociales du présent (« témoins »)
du passé
Vécus subjectifs,
Rétractions
mise en place de la
Renforcements
personnalité
A
U
T Liberté Projet Abus
Enfant-cible
E Pressions d’abus
( caractéristiques )
U
R
Prédispositions
MONDE
génétiques
EXTERNE
§ III. Les
atteintes majoritairement présentes chez l’enfant-victime
L’atteinte de l’enfant
est la conséquence, non seulement des actes abusifs directs dont il est
l’objet, mais aussi de l’ambiance relationnelle générale dans laquelle ils ont
le champ libre. Sont affectés en proportions variables : son corps, ses
idées et ses valeurs, ses grands sentiments et les représentations qui les
accompagnent, la mise en place de certaines dimensions de sa personnalité et
ses comportements.
Beaucoup sont
psychotraumatisés plus ou moins longtemps. Une minorité est « allumée
sexuellement » précocement et abondamment. Une minorité encore est à peine
atteinte psychiquement, davantage troublée que blessée, et tourne rapidement la
page de ce qui lui arrive.
I. Les enfants
psychotraumatisés
A. On constate fréquemment de la distorsion cognitive, c’est à dire des erreurs de
pensée, en partie induite par l’auteur et en partie générée par le pouvoir
d’autocréation de l’enfant, ici
erroné. Un certain nombre pense être
vraiment mauvais et mériter son sort ; d’autres encore pensent que la
manière dont on les aime, avec du sexe, est normale, si pas un cadeau
privilégié ; ils en voient une confirmation dans les éventuels moments
d’excitation et de plaisir que leur corps ressent, etc.
B. L’enfant
est fréquemment habité par un va-et-vient d’affects pénibles et de représentations
mentales qui y sont liées (« vécus intérieurs »)
Les vécus intérieurs les
plus habituels sont :
·
L’angoisse : angoisse de l’imprévisibilité du retour du sévice,
souvent avec des préludes odieux ; angoisse d’avoir mal, d’avoir le corps
définitivement abîmé, de mourir peut-être ; angoisse que ça se voie à
l’extérieur, d’une manière ou d’une autre ; angoisse d’être repéré et
« cuisiné » pour avouer ; angoisse de tout détruire autour
de soi ou de la punition, jusqu’à aller en prison parce que « on l’a
fait »; angoisse d’être abandonné, de perdre l’affection des autres parce
que stigmatisé ; etc.
ILL.
Avec Michaël, huit ans, anormalement agité et agressif depuis un abus sexuel
répété, avec sodomie, commis par un marginal proche de la famille, il faudra
que je recoure à des jeux de rôle pour l’aider à exprimer ses angoisses les
plus secrètes … dans les jeux de rôles, je suis un petit garçon en visite chez
le Dr et je lui demande, en n’osant pas trop poser ma question, si ça peut
arriver que des petits garçons attendent un bébé quand ils ont été sodomisés.
Malgré qu’il m’assura que ça n’arrivait presque jamais, le Dr eut l’air très
soulagé que je lui pose la question, et nous pûmes en discuter entre hommes …
·
La tristesse, la désillusion, le désespoir : se sentir ne valoir rien,
ni pour l’auteur, qui ne se retient pas, ni pour l’entourage ; se sentir
un enfant inefficace, incapable de bien se protéger : une sorte de mouton
noir marqué par le doigt du destin pour être attaqué à juste titre. Perdre
confiance dans la grande majorité des autres ; se barricader dans sa
solitude. Tristesse qui peut continuer après la révélation, si l’ambiance est à
la traumatisation secondaire.
La
tristesse a très souvent une forte corrélation avec une mauvaise image de soi.
L’enfant se confirme pour lui tout seul sa non-valeur, présente et à venir.
ILL. Un père fait des
attouchements sexuels sur sa fille Noémie (neuf ans) et sur une petite amie
venue loger à la maison. Celle-ci révèle tout. Scandale. Le couple parental se
sépare et le père fait de la prison. Mais il veut « posséder »
Noémie, et même sorti de prison, il vient l’attendre l’une ou l’autre fois à la
sortie de l’école … Noémie a perdu toutes ses amies, et a l’impression
qu’elle n’en retrouvera plus jamais ; elle somatise beaucoup … et
symbole sinistre et merveilleux à la fois, elle me dessine, au lieu d’un
personnage, une tête de petite fille,
sans corps et marquée au fer rouge
par de nombreux et gros grains de beauté. Beauté maudite, qui a attiré
l’attention de son père, et l’envoie ensuite au monde des damnés !
La tristesse a
également une forte corrélation avec la culpabilité : l’enfant se sent en
faute simplement parce qu’il l’a fait … ou que cela lui a plu à certains
moments …
● Chez quelques-uns, surtout dans les
contextes les plus violents et les plus barricadés de silence, des
représentations agressives inconscientes peuvent s’accumuler lentement :
même sorti de la dynamique de sévices, l’adolescent, puis l’adulte sont comme
des bombes à retardement ; qui ont la haine en eux.
C. Les comportements qui s’en suivent
1. Chez beaucoup, la vie
quotidienne reflète ce mal-être intrapsychique diversifié. Il y aura donc des
indicateurs d’angoisse ( jusqu’au franc syndrome de stress post-traumatique ),
de tristesse, de désillusion si pas de désespoir face aux autres ; des signes d’échec, d’autoagression ou
d’évitement des sources de joie, liés à la mauvaise image de soi, apparaîtront
également.
Ce n’est cependant pas
systématique : certains se montrent presque capables d’avoir une double
vie. Ils s’efforcent de ne plus penser aux moments des abus et ne s’y prêtent
que de corps. Leur vrai « Soi » est ailleurs. De là à dire que ce
« Soi » de tous les jours est bien épanoui, il y a un pas à ne pas
franchir !
2. Qu’en est-il de la
régulation quotidienne par l’enfant de son agressivité ou de sa
sexualité ?
En cas de sévices
sexuels, il existe chez beaucoup d’enfants de nombreuses réactions de pudeur,
d’inhibition ou/et de gêne anormalement contraignantes. On peut observer
néanmoins chez eux de loin en loin, de
façon imprudente, des moments de sollicitation inadéquate, impulsive et parfois
brutale de l’autre, tant d’adultes souvent connus que d’enfants beaucoup plus jeunes. Ici l’enfant abusé veut
reprendre le pouvoir sur l’exercice de sa sexualité, dans une dynamique
d’identification à l’agresseur.
D. Enfin, à
quels comportements a-t-on à faire face aux abus eux-mêmes ?
Seule une minorité
d’enfants, indignée, choquée, confie rapidement à une personne de confiance les
sévices dont il vient d’être victime.
Bien plus souvent,
l’enfant-victime participe à la loi du silence. Il s’efforce même de dissimuler
les preuves qu’il est agressé. Face à son agresseur, il finit par se soumettre
plus ou moins passivement. Il « entre » dans la culture de
l’isolement et du secret que l’agresseur instille autour de sa relation avec
lui. Pourquoi ? Peur des conséquences de la révélation, désespoir,
mauvaise image de soi, idée fausse qu’il vaut encore mieux être aimé comme ça
que pas aimé du tout … La majorité des abus demeure donc probablement
définitivement cachée, ou liée à des révélations tardives, à l’âge grand
adolescent ou adulte.
II. Les enfants « allumés »
Certains abus ne se
déroulent pas dans un contexte d’angoisse, mais plutôt de séduction, de
tromperie intellectuelle douce, d’initiation au plaisir physique, de privilèges
affectifs offerts …
Alors, une (bonne) partie
des enfants peut s’y laisser prendre avec comme conséquences :

A. Recherche active de la
perpétuation du lien affectif (et sexuel) avec l’auteur, qu’il s’agisse
d’inceste ou de pédophilie. Comportements qui montrent bruyamment l’existence
d’un lien sexuel et affectif privilégié ; ou, au contraire, dissimulations
habiles pour masquer le lien.
B. Ou/et éveil précoce de l’hédonisme sexuel chez
l’enfant. Plusieurs chemins s’ouvrent alors à lui et par exemple :
1. Devenir un enfant « sans retenue
sexuelle » ( cfr le livre « La sexualité chez l’enfant »)
2.
(Plus rare) s’identifier totalement à l’adulte initiateur et reproduire ses
perversions (par exemple pédophiliques)
3.
(Plus rare) réorientation homosexuelle
( mais il faut aussi d’autres facteurs de prédisposition )
III. Les atteintes physiques
Après révélation d’abus
sexuel, les stigmates physiques de celui-ci sont loin d’être constants :
dans 40 à 50 % des cas, le corps de l’enfant est intact et n’est pas souillé
par des traces spécifiques de son abuseur. Les autres fois, il y a suspicion ou
preuve d’abus sexuel ( défloration ; lésions anales ; maladie
vénérienne ; voire grossesse ), mais pas ipso facto preuve de
l’identité de l’abuseur !
§ IV. Le
devenir à long terme des victimes
I.
Des critères de gravité
Il existe des critères
qui permettent de prédire prudemment que l’atteinte psychique de l’enfant sera
plus grave et plus durable :
◊ - Des facteurs individuels
de tempérament ( manque de résilience ; tendance au pessimisme, à la
dramatisation, au laisser-aller, etc.) ;
◊ - Le caractère abondant et
répétitif des abus et l’imprévisibilité
du moment de leur retour ; le fait qu’ils soient imposés et échappent à
tout choix de l’enfant ;
◊ - Une solitude de plus en
plus totale : l’enfant ne trouve
aucun recours, soit que les abus ont lieu en grand secret, soit que les témoins se montrent parfaitement
indifférents, si pas soulagés de ne pas en être la cible ;
◊ - L’ambiance dans laquelle
se déroule les abus : vraiment effrayante, elle est source de stress
post-traumatique ; perverse, elle
peut allumer sexuellement l’enfant et lui donner le goût d’une sexualité plus
ou moins déviante ; certains abuseurs tout-puissants veulent posséder
toute la vie de l’enfant ( ses pensées, l’obliger à s’habiller comme ils
le veulent ) ;
◊ - L’argumentation à
laquelle l’auteur recourt pour justifier les abus : culpabiliser
l’enfant ; lui faire comprendre qu’il sera coupable de détruire la famille
s’il parle ; lui dire qu’on fait cela pour son bien, que c’est une forme
évoluée de l’amour parental …
◊ - Le degré d’effraction
dans le corps de l’enfant surtout si c’est brutal et non consenti. Mais
l’inverse n’est pas nécessairement vrai, par exemple, les dégâts de la seule
cruauté morale peuvent être considérables ;
◊ - Le statut de
l’auteur ; l’enfant est d’autant
plus affecté que l’auteur peut être mis au rang des adultes ; encore
davantage si c’est un membre de la famille qui devrait être retenu par les
liens de sang ou si l’auteur a sur l’enfant une autorité morale qu’il dévoie
( prêtre, enseignant, psychothérapeute etc. )
◊ - L’existence d’une
traumatisation secondaire après la révélation des sévices : on ne croit
pas l’enfant, les institutions censées l’aider sont dysfonctionnelles et
blessent sa sensibilité, on le laisse tomber, voire on le remet aux mains de
son abuseur blanchi comme neige.
◊ - Le silence
continué ; l’incapacité de faire confiance et de s’ouvrir de ce qui s’est
passé à qui que ce soit ; le rejet ou le mépris émanant de ceux qui
sont mis au courant - par exemple celui dont on était amoureux - ; la
persistance de la solitude.
II.
Une palette diversifiée des devenirs
Sur l’échelle des devenirs, on observe des personnes,
adolescentes ou adultes :
A. A peine troublées de
l’intérieur par les abus qu’elles ont vécus comme une fatalité incapable de détruire leur être profond.
B. Meurtries, mais ayant
partiellement cicatrisé leur souffrance. Bien décidées à faire de leur vie une
réalité positive, ce qui reste bien à portée de leur volonté.
C. D’autres demeurent
démolies de l’intérieur, sans réelle cicatrisation ; on les voit alors
exprimer leur souffrance rémanente sur un mode bruyamment négativiste, ou sur
un mode dépressif, en auto-agressant éventuellement l’être sans valeur qu’elles
croient avoir toujours été ( par exemple toxicomanie, anorexie mentale, TS au
début de la vie adulte )
C’est
surtout le cas lorsque les critères de gravité étaient intenses au moment où
existaient les abus ( par exemple : volonté de posséder
l’enfant ; tromperies sur le fait que l’on fait cela pour son bien ;
indifférence, lâcheté et mauvaise foi de l’entourage ; montée précoce d’une
fort mauvaise estime de soi ; persistance du silence, si pas du rejet
après coup )
On voit
alors :
1. Des grands adolescents et des adultes mal dans leur peau, avec une
estime de soi des plus fluctuante, avec de l’insécurité, se sentant vite
coupables, sans vrai épanouissement sexuel.
Dans
des cas extrêmes, cette souffrance peut être énorme à la fin de l’adolescence
(TS, anorexie). Dans d’autres, elle porte le plus intensément sur la vie
sexuelle ( dégoût, inhibition, fugue …).

Plus de deux ans après la cessation d‘un abus par son père, Cyndy
ne peut toujours pas représenter le corps d‘une fillette en entier ; elle
limite à la tête, marquée par des taches chaque fois que « la petite fille
fait quelque chose de mal »
2. Sur un mode proche, certains se montrent plus activement
négativistes, avec de l’autodestruction et de l’hétéro destruction plus ou
moins dissimulée : comportements antisociaux, addictions, vie sexuelle
dissolue ou prostitution …
3. D’autres encore, centrent leur vie sur la colère et les
revendications exprimées contre l’abuseur et les témoins, ils peuvent aussi se
limiter à l’hystérisation bruyante du rôle de la victime ( via livres
écrits, médias, etc. …)
4. Dans un autre ordre d’idées, nous avons déjà fait référence à
« l’allumage » sexuel précoce qui peut perdurer en ce inclus parfois
l’adoption des perversions de l’auteur initial.
III. Le
risque de la reproduction transgénérationnelle
C’est loin d’être une
fatalité ! Deux sous-groupes sont particulièrement à risques :
·
Les enfants qui ont été très allumés sexuellement, par des initiateurs –
prosélytes particulièrement vicieux.
·
Les enfants qui ont vécu en permanence dans des ambiances
particulièrement violentes, dont ils ont été des témoins permanents et des
victimes directes à l’occasion, et qui n’ont jamais pu bien parler de leurs
souffrances et frayeurs. Ils restent porteurs de traumatismes intra-psychiques
pas élaborés, encore « chauds » des années après et il n’est pas
impossible que, impulsivement, lors de circonstances évocatrices, ils se
rejouent leur traumatisme à l’envers en agressant plus ou moins brutalement
autrui …
§ V. La
fiabilité de l’enfant qui révèle
Nous renvoyons le lecteur
à l’article : J.-Y. Hayez « La fiabilité de la parole de
l’enfant », Enfance § Psy, 36-2007, p 61-79.
§ VI. La prise
en charge : considérations générales
Nous partirons de la
description des besoins fondamentaux des enfants-victimes. Nous examinerons
ensuite la manière dont beaucoup de sociétés se sont organisées pour y faire
face et évaluerons leurs résultats.
I. Les besoins fondamentaux des enfants-victimes
A.
A. Primum non nocere : Il est impératif que la mise en place de l’appareil institutionnel censé
aider et que les interventions concrètes des professionnels, additionnées,
n’aient pas un effet plus traumatisant que la maltraitance elle-même. Ce risque
n’est pas une vue de l’esprit : il semble que plus de la moitié des
enfants qui ont dénoncé un abus sexuel regrettent finalement de l’avoir
fait ! L’enfant ne discerne pas les mauvais et les bons agresseurs ;
il veut moins souffrir, un point c’est tout ! Nous avons encore énormément
à gagner en discrétion, en vraie sollicitude pour sa personne, en générosité,
en compétence technique, en coordination, en maîtrise de nos émotions, etc.
pour que se réduise significativement le phénomène de la traumatisation
secondaire.
B. Rompre le
mur du silence et bénéficier d’une présence engagée et bienveillante à ses
côtés. Présence
de certains de ses proches si possible, présence d’un ami, présence de
professionnels … à tous ces compagnons de route « qui acceptent de
savoir », il revient de :
◊ - Ecouter ; encourager
l’enfant à se libérer de ce qu’il a sur le cœur, à faire part de ses
incertitudes et de ses questions ;
« Quand et pourquoi ça a été le plus dur ? » « As-tu
des questions qui te restent sur le cœur aujourd’hui à propos de tout cela ?
As-tu encore des inquiétudes ? Y a-t-il des choses que tu n’as pas
comprises ? Cherche bien … ». A l’enfant de s’énoncer alors, et
ce qu’il dira sera peut-être étonnant !
◊ - Résister au réflexe de le
reprendre et de corriger ses dires trop vite, en référence à des émotions de
mère-poule ; accepter d’abord la présence de ses affects et de ses idées
tels qu’il les ressent
spontanément :
S’il dit « C’est ma faute », ne pas plonge » trop vite sur
l’américanisme à l’eau de rose « Mais non, mon chéri, dis-toi bien que tu
n’y est pour rien ». S’efforcer plutôt d’explorer, de finir quand même par
se différencier, c’est à dire par ce qu’on pense. « Ta faute, d’après toi,
concrètement, elle consiste en quoi ? »
◊ - Donner à l’enfant cette
chance unique d’être cru pour ce qu’il raconte de plausible et le lui signifier
même si, par la suite, des experts professionnels devront mieux analyser ses
dires ; au minimum, reconnaître une souffrance bien présente !
◊ - S’engager : partager
des émotions et des idées ; en prenant son temps, se différencier,
délicatement et respectueusement, des
idées fausses les plus toxiques de l’enfant ; pouvoir s’indigner,
rassurer, consoler l’enfant, lui redire la valeur d’être qu’il conserve ;
◊ - S’engager concrètement
dans les processus de protection et d’amélioration des relations dont je
parlerai bientôt ;
◊ - Parler d’autre
chose ; ne pas réduire l’enfant à sa dimension « victime de
sévices » ; s’intéresser avec lui aux intérêts positifs qu’il
conserve, à ses autres idées, questions et points de souffrance.
C. Protéger
concrètement l’enfant, tant des récidives d’abus que d’une ambiance de vie
délétère.
S’engager personnellement dans le processus ; en surveiller l’évolution et
sans jamais faire une confiance aveugle aux promesses officielles des
institutions.
Il est important que
quelqu’un – le premier confident vraiment choisi par
l’enfant ? – se sente porteur d’un sentiment de sollicitude et de
responsabilité de longue durée [3].
·
Dans la majorité des cas, ce qui se passe dans les institutions est
plutôt frileux et hésitant : les
suspects nient comme de beaux diables, et d’autres éléments ne sont pas
toujours complètement sûrs ; les services institutionnels sont
débordés ou en rivalité. Alors, il faudra toujours le courage déterminé de l’un
ou l’autre professionnel, les plus généreux, les moins timorés, pour aller de
l’avant. En passant à travers d’inévitables moments de doute ! En
s’efforçant d’éviter des attitudes contre-productives comme l’activisme, la
précipitation, le manque de discrétion … et leurs contraires, la ritualisation
bureaucratique ou le superbe isolement.
Partant, un certain
nombre de mesures de protection réalistes sont programmables, mais qui
nécessitent parfois la séparation du couple parental ou celle de l’enfant et de
son milieu familial originaire.
·
Tant à titre préventif que remédiatif, il faut se rappeler que l’enfant
peut participer à sa propre protection, du moins à partir d’un certain âge et à
la mesure de ses forces et de son intelligence. Il peut le faire tant en
utilisant des stratégies de prudence et d’évitement, qu’en disant des
« Non » plus fermes et bien motivés ; tous les agresseurs
potentiels ne sont pas des psychopathes, loin de là … beaucoup sont des minables ou des séducteurs qui essaient,
mais que l’enfant pourrait remettre à leur place. Surtout s’ils ont l’intuition
qu’en outre, l’enfant est disposé à ne
pas tenir sa langue.
·
Et en effet, l’enfant peut aller chercher un supplément d’aide juste
autour de lui, parfois déjà chez ses amis ou dans sa fratrie. La vigilance, la
solidarité, la détermination de l’entourage informel et sain de l’enfant
peuvent alors être des adjuvants précieux, sans pour autant se transformer en
vengeurs d’extrême droite ni vouer systématiquement l’agresseur aux gémonies.
● Les rares fois où l’on ne peut vraiment rien
gagner en protection matérielle, même dans le cadre d’un engagement courageux,
on peut s’efforcer de rester en contact avec l’enfant et ouvrir son esprit à la
réalité intérieure de l’intégrité spirituelle : un adulte a
peut-être le pouvoir d’abîmer son corps d’enfant mais jamais de s’emparer ipso
facto de son âme. Si l’enfant le veut de toutes ses forces, le plus pur de
lui-même, - c’est à dire son être spirituel – restera hors
d’atteinte.
D. Si c’est indiqué, les
enfants vont bénéficier du fait que l’on profite des circonstances pour améliorer le sort social de leur famille ou la qualité du
tissu relationnel dans lequel ils vivent.
Néanmoins, ils apprécient
encore plus fondamentalement qu’on les traite comme des sujets humains, et plus
comme des objets de l’emprise d’autrui. Il faudra donc prendre très au sérieux
leurs « Oui » ou leurs « Non » par rapport aux projets
qu’on leur présente, notamment les projets psychothérapeutiques.
E. Les
enfants n’aiment pas que leurs malheurs soient racontés à tous les vents des salles des profs et
nous avons donc un devoir de discrétion à leur égard. Dans le cadre de cette
discrétion, beaucoup finissent néanmoins par apprécier qu’il existe une
reconnaissance sociale du préjudice qu’ils ont subi. Sociale, cela veut
dire : au moins par un petit groupe de personnes proches. Ils apprécient
aussi que tombe une sanction sociale ou pénale de l’agresseur et si possible
une réparation concrète de sa faute. Ils ne veulent néanmoins pas toujours
couper tous les ponts avec lui.
II.
L’équipement et les processus
institutionnels conçus par nos sociétés industrialisées permettent-ils de
répondre à ces besoins ?
● Nous nous référons à la situation de la
Belgique francophone, qui est paradigmatique ; ce qui se passe dans les
pays voisins y est très analogue.
C’est vers 1980 que la
société civile a regardé en face officiellement les nombreux phénomènes de
maltraitance infantile. L’Etat a alors commencé ses campagnes de mobilisation
et créé quelques institutions-pilotes, les équipes « SOS – Enfants »
En multipliant des canaux
de communication adaptés, on a matraqué
aux enfants ( et à leur entourage ) un message qui peut se
synthétiser ainsi : « C’est
inacceptable qu’on vous fasse subir des abus ( ou d’autres sévices ).
C’est contre les droits des enfants. Dites non si ça vous arrive. Parlez-en et
demandez de l’aide à une personne de confiance. Vous serez bien aidés ! »
Message néanmoins
angélique dans sa dernière partie. D’une part l’aide officielle a des résultats
(très) modérés. D’autre part on n’a jamais vraiment expliqué aux enfants – du
moins aux plus grands – comment ils pouvaient mieux se défendre personnellement,
ou avec l’aide du tissu social proche en étant efficaces et sans prendre trop
de risques. On s’est limité à brasser le message : « Passez la main. Signalez »
Et les Etats ont beaucoup
misé sur des structures très spécialisées, de troisième ligne, déjà en place ou
créées pour la circonstance. En oubliant que le fonctionnement de telles
structures est très coûteux et donc qu’elles ne peuvent rendre que des services
limités sur le plan quantitatif ou alors accumuler des retards incompatibles avec la chronologie des
sévices.
Au début, on a mis en place les équipes
SOS-enfants », équipes psycho-médico-sociales spécifiques, organisées dans
la perspective d’une prise en charge des problèmes qui soit déjudiciarisée,
« à l’amiable ». Certes, dès les débuts, si les situations gérées par
ces équipes devenaient trop résistantes ou trop dangereuses, elles faisaient
appel aux Tribunaux de la Jeunesse, en complément et en soutien de leur
travail. Avec leur pouvoir de contrainte spécifique, ces Tribunaux pouvaient
obliger les familles à certaines prestations ou procéder à des placements
d’enfants.
Néanmoins, cette ambiance
de non-judiciarisation ou de complément judiciaire léger n’a pas duré
longtemps. La Justice pénale a vite fait valoir que l’on se trouvait face à des
crimes et délits, parfois immondes, et qu’il était obligatoire de lui en
signaler l’existence .Et les consignes d’Etat ont alors progressivement abondé
dans ce sens, avec ou sans ambiguïté. Or, la logique essentielle du système
judiciaire pénal, c’est la punition de l’auteur, une fois
avérées les preuves de sa faute, et non pas l’aide à la victime.
Certes, quelques efforts
de procédure ont été consentis par le système pénal pour s’adapter aux caractéristiques
des enfants et pour ne pas trop les traumatiser durant la procédure, mais ils
n’ont pas été très loin ou se sont vite trouvés porteurs d’efforts
pervers [4]. Il n’a pas été en
mesure d’accroître son personnel, ni de le spécialiser significativement pour
métaboliser cette importante nouvelle arrivée de situations, et il a continué à
fonctionner selon ses rites habituels : lenteur, suspicion à propos de la
seule parole de l’enfant en l’absence de preuves matérielles, autarcie et
difficulté à collaborer avec les équipes soignantes. Il n’est donc pas rare
que, une fois mise en route la procédure pénale, le travail de soutien effectué
par les équipes psychosociales s’effrite, voire soit abandonné avec méfiance ou
rage par les protagonistes du drame, qui se sentent trahis. Léon Kreisler écrivait déjà, en 1995 : « Il existe des contradictions difficilement
surmontables entre les techniques d’investigation psychiatrique, l’obtention de
l’aveu et les nécessités de la protection de l’enfant »
B. Résultats
du fonctionnement actuel
1. Rappelons-en les
grands tenants :
◊ - Equipes SOS-enfants en
sous nombre : même trente ans après elles restent des références-pilotes.
◊ - Appel proportionnellement
important fait à des équipes de première et de deuxième ligne peu habituées à
ces problématiques.
◊ - Référence abondante de
tous ( parents et professionnels ci-dessous ) à la police ou/et à la
Justice pénale.
2. Approximation des
résultats
◊ - Il est probable que la
majorité des abus avérés sont et resteront encore longtemps non repérés.
◊ - 10 à 15 % des cas repérés
ne le sont que théoriquement, et se perdent progressivement dans une
paperasserie kafkaïenne, là où finissent par mourir d’ennui les patates les
plus chaudes.
◊ - Autour de 20 % de ces cas graves et repérés restent traités
à l’amiable en Belgique, sans intervention judiciaire, avec des succès
variables.
Reste donc environ deux
tiers des cas graves et repérés où la Justice pénale intervient. Mais la
sanction de l’agresseur ne s’ensuit le plus souvent que s’il y a aveu ou de
lourdes preuves matérielles en constituant l’équivalent. Alors, le traitement
psychosocial de la victime peut avoir lieu, mais de façon plutôt clivée.
L’agresseur, lui, peut être soigné
( en prison, à l’état libre ) et parfois pseudoaccepter des soins
pour éviter celle-ci.
Malheureusement, dans la
majorité des cas d’abus sexuels ou psychologiques, la Justice pénale ne dispose
que de la seule parole de l’enfant, assortie au mieux de quelques impressions
de la partie saine de son entourage, et c’est une autre paire de manches.
Certes, cette parole doit être bien documentée et expertisée, mais elle peut
l’être, notamment grâce à des techniques d’entretien et d’analyse du contenu
qui nous viennent du Québec [5].
Hélas, cette procédure de
recueil de données scientifiquement validée est loin de toujours suffire !
Même face à elle, trop de Tribunaux se réfugient – abusivement à notre sens –
derrière le principe de la présomption d’innocence. Pour une affaire d’Outreau
– toute regrettable soit-elle - qui a reçu les excuses de la haute magistrature
d’un pays, combien de milliers d’innocentes victimes-enfants laissées ou
renvoyées à leur triste sort ! Et alors, ce qui s’ensuit est des plus
aléatoires.
A titre d’illustration,
voici une lettre paradigmatique, comme il en arrive environ une dizaine par mois
à mon adresse courriel, avec la réponse que je lui ai faite :
Monsieur Hayez,
C'est le désespoir qui me pousse à vous écrire.
Le ***** 1997 notre fille nous dévoilait avoir subi des attouchements sexuels de la part de son grand-père paternel pendant des années. Elle avait à peine 11 ans.
Je ne vais pas rentrer dans les détails, à cet effet je vous joins les notes que j'ai prises tout au long des années.
Ce qui est important c'est que son grand-père a été entendu pour la 1ère fois 11 MOIS après notre plainte. Qu'il a suffit qu'il nie pour que l'affaire soit classée sans suite.
Nous avons consulté un avocat, nous nous sommes constitués partie civiles et nous sommes arrivés à un procès en janvier 2006 !
L'instruction avait permis de découvrir qu'il y avait au moins une autre victime, une petite voisine.
Pendant le procès nous avons appris l'existence d'une plainte de la part d'une autre voisine pour des faits similaires mais pour laquelle il y avait prescription.
Malgré ces différentes plaintes de personnes qui ne se connaissaient pas et qui n'avaient donc pas communiqué, il a été acquitté.
Suite à cela, le Parquet a pris contact avec notre avocat pour savoir si nous voulions aller en appel car il voulait nous suivre étant donné qu'il n'était pas d'accord avec le verdict.
Nous l'avons donc fait et nous avons dû patienter jusqu'en 2007 pour le 2ème procès. Malheureusement la veille du procès, notre avocat nous écrivait qu'il n'avait pas eu le temps de préparer ces conclusions et qu'il avait demandé au Président de la Cour de postposer le procès. Nous avons décidé de nous passer de lui mais le lendemain au tribunal nous avons appris que le procès était reporté jusqu' en décembre…
Si je vous raconte tout ça, Monsieur Hayez, c'est parce que vous devez savoir que rien n'a changé depuis l'affaire Dutroux malgré ce que l'on raconte à la télévision. Au contraire, cette affaire nous a fait beaucoup de tort. A ce moment-là il y a eu trop de plaintes et on les a systématiquement classé sans suite. Ca, je le sais de source sûre.
Au procès, la défense s'en est également servie en disant que depuis l'affaire Dutroux, j'étais partie en croisade contre les pédophiles! Toute la défense était d'ailleurs basée sur l'idée que c'était moi qui avais tout inventé et manipulé ma fille.
Vous auriez entendu comment le juge s'est adressé à notre fille, elle était tout simplement traumatisée et incapable de répondre.
Depuis ce procès elle est dépressive et suivi par un psychiatre. Elle n'a nullement confiance dans le procès à venir car au mois de juin quand j'ai insisté pour que le procès ait quand même lieu, elle a vu une juge lever les yeux au ciel d'un air moqueur quand j'ai dit que cette attente était pénible pour ma fille.
Les 10 dernières années ont été très difficiles à vivre pour toute la famille. Voir souffrir son enfant et être impuissant, c'est épuisant. L'ambiance était parfois insupportable, des tensions au sein de notre couple, son frère et sa soeur qui lui en voulaient d'être à l'origine du malaise, elle qui devenait de plus en plus malheureuse … c'est un cercle vicieux.
Et pendant ce temps-là, le grand-père vivait bien tranquille.
C'est surtout ça qui n'est pas logique et qui doit changer. J'aimerais que mon témoignage serve à quelque chose.
Puisqu’en décembre nous n'aurons pas d'avocat, je vais lire une lettre au tribunal que je vous joins également.
Monsieur Hayez, si vous pouvez faire quoi que ce soit pour que des situations comme la nôtre puissent être évitées, alors ma lettre aura été utile.
Il faut absolument qu'on prenne les victimes en considération, l'indifférence que l'on rencontre partout est insupportable.
Et ma réponse :
Chère Madame,
Votre lettre me désole. Je souhaite y répondre, pour manifester ma solidarité face aux souffrances de votre fille, de vous et de votre famille. Mais aussi parce que je reçois trop de témoignages écrits analogues. Vous êtes probablement des centaines, si pas des milliers, à vivre pour le moment en Belgique des peines très semblables pour des raisons très proches.
Des études scientifiques disent que plus de la moitié des enfants qui ont révélé un abus sexuel regrettent de l’avoir fait. Parce que ce qui se passe après est encore pire qu’ avant : on leur fait des reproches ou des promesses creuses sans jamais les aider … ou même pire, l’abus continue ou s’aggrave !
Dans notre pays, une partie des policiers et des magistrats ont fait
de réels efforts pour se former à une aide efficace des enfants victimes ou
pour connaître de bons critères pour évaluer le comportement des suspects. Par exemple, ils se réfèrent à des grilles
d’analyse scientifiquement validées, qui permettent d’évaluer de manière
objective ce que disent les enfants.
Et donc, on ne les entend plus proférer cette stupidité : « C’est
la parole de l’enfant contre celle de l’adulte » Nous devons nous
féliciter de l’existence de ces professionnels et espérer que ce soient eux
qui, de l’intérieur, encouragent tous leurs collègues à en faire autant et
protestent contre les incompétences qui persistent.
Car des incompétences et de la bureaucratie scandaleuses, il en persiste aussi et vous en avez été victime. C’est invraisemblable et honteux que l’on auditionne seulement un suspect onze mois après la révélation des faits par l’enfant. Et qu’un premier procès n’ait lieu que près de dix ans après la plainte ! Ce sont là des nouvelles et graves agressions contre l’enfance, institutionnelles cette fois !
Votre petite fille a-t-elle été auditionnée consciencieusement, en référence aux grilles d’analyse validées ? Si non, les enquêteurs ne connaissaient pas leur métier ! Si oui, et si malgré tout il y a eu acquittement malgré la présence d’au moins deux autres témoignages, au point que le Parquet vous suggère d’aller en appel … alors le juge qui a jugé cela devrait avoir honte de se regarder dans son miroir.
Hélas, certains juges restent pleins d’à priori contre les enfants
et se mettent tout de suite du coté des suspects, entre autres quand ceux-ci ont
l’air d’être des personnes plus âgées et respectables. Et ils sortent alors les soi-disant
arguments péremptoires et scandaleux bien connus« parole de l’enfant
contre celle de l’adulte » … ou encore « l’affaire
Dutroux vous a rendu hystérique »
C’est à cause de ces réactions imprévisibles, non scientifiques et non objectives d’une partie de l’appareil judiciaire que je continue à penser qu’il ne faut pas porter toutes les affaires d’abus devant la justice. On devrait essayer de se débrouiller dans la communauté même, en évitant des comportements de vengeance d’extrême droite, mais en se montrant fermes et déterminés avec ceux qui ne se conduisent pas bien.
Courage donc ! Et dite à votre fille que beaucoup de gens, comme moi, qui seraient mis au courant de ses malheurs, la croiraient sans hésiter.
Bien cordialement.
Ce 25/09/07
Prof
J.-Y. HAYEZ
P.S. : Si vous voulez une réflexion encore plus approfondie, lisez l’article " l’affaire d’Outreau et ses divers enseignements " sur mon site web : www.jeanyveshayez.net, page www.jeanyveshayez.net/outreau4.htm .
III. D’autres
propositions de fonctionnement institutionnel
En dehors des cas d’urgence
( danger de mort ou de lésions physiques graves ) cela vaut toujours
la peine que le premier confident de l’enfant ne reste pas seul et constitue
rapidement une petite équipe engagée qui sache ne pas se précipiter, mais
réfléchir aux ressources et aux progrès susceptibles de surgir, aux alliances
et aux oppositions qui vont se mettre en place, au degré de collaboration ou
d’hostilité que l’on peut attendre de l’enfant, du suspect d’abus et de ses
proches. Cette petite équipe « diagnostique » peut être en mesure
rapidement d’établir quelques scénarios de travail.
Sur cette base
diagnostique, et tout en étant conscient que les mises en route
institutionnelles sont parfois complexes et imprévisibles, j’aurais une
préférence pour que :
1. les cas qui apparaissent
comme les plus légers ou les plus faciles soient traités par des institutions
psychosociales de première ou de deuxième ligne. Le cas échéant, les équipes
spécialisées type SOS-Enfants peuvent soutenir et superviser cette première
ligne.
2. les cas déjà plus
complexes soient pris en charge par les équipes psychosociales spécialisées,
éventuellement avec l’aide de la première ligne. Ceci surtout si l’on pense que
les attitudes peuvent se mobiliser. Le cas échéant, ces équipes devraient
pouvoir faire appel au pouvoir d’aide contrainte insufflé par les Tribunaux
pour mineurs, comme on y procédait dans les années 80.
3. Pour des cas encore
plus lourds, plus graves, plus rigides, il faut une mise en place simultanée
d’institutions psychosociales, souvent spécialisées, qui gèrent l’enfant
victime et les parties supposées saines de sa famille. Par ailleurs, on doit
faire appel aux ressources de la Justice pénale, voire du Tribunal pour
mineurs, qui a toujours la potentialité d’exercer une protection sous contrainte.
Donc,
pour ma part plutôt qu’un recours systématique à la Justice pénale, je souhaite qu’elle n’intervienne qu’en
référence à des indications précises : les cas les plus graves, marqués
par la psychopathie ou la perversion des auteurs ; les cas
inaccessibles ou récidivistes après une première application des
programmes psychosociaux précités, surtout s’il y a danger pour l’intégrité
physique ou la vie de petits enfants sans défense ; les pédophiles
multiprédateurs et pervers ; les situations où il y a exploitation
mafieuse des enfants … Ça fait quand même beaucoup de pain sur la planche pour
les magistrats pénalistes, mais peut-être juste assez pour que trop de dossiers
ne s’accumulent pas sans hiérarchisation véritable ni capacité réelle de donner
suite rapidement.
4. Et
en cas d’échec institutionnel ? Ayons l’humilité de reconnaître que c’est le
cas dans un nombre non négligeable de situations. Chiffre noir où se cachent
sans doute les adultes les plus puissants, les plus pseudo-respectables, les plus pervers et les cas les plus
odieux ! De loin en loin, dans ces situations, l’enfant se plaint quand
même auprès d’un confident qui sait. Peut-être celui-ci peut-il s’acharner à
trouver avec celui-là l’un ou l’autre « truc » pour être violé ou battu
comme plâtre une fois par semaine plutôt que trois ? Peut-être peut-il
partager son écoute et son impuissance ? Peut-être enfin peut-il rappeler
à l’enfant qu’on peut lui voler son corps, mais pas son âme, et que,
spirituellement, il peut rester « intègre », un vrai trésor ? Si
l’enfant le veut de toutes ses forces, le plus pur de lui-même, - c’est-à-dire
son psychisme et ses valeurs – resteront hors d’atteinte.
§ VI. La prise en charge :
rencontres verbales des protagonistes.
I. Considérations d’ensemble
◊ - Le processus de rencontres
verbales a d’autant plus de chances d’être fécond qu’il sera systémique et
inclura, aux côtés de l’enfant, des adultes susceptibles d’être ses alliés et
de le protéger. Dans certains cas intra familiaux, on verra même l’importance
de thérapies de couple, voire de modules de rencontre avec l’abuseur et
d’autres membres de la famille ( Hayez, de Becker, 2002 )
◊ - Les rencontres de parole peuvent consister en entretiens
( demandés par les professionnels ) ou/et en psychothérapies
( demandées par les intéressés, dans une perspective de mieux-être ) ( Hayez,
2007, p. 110 et sq. ) : pour nos vis-à-vis,
il faut toujours clarifier le contexte dans lequel on se trouve.
◊ - On gagne à coupler des actes à la prise en charge par la parole :
stimulation d’attitudes de sollicitude sociale de la part de l’environnement
informel, amélioration sociale du sort de la famille
(parfois) ; réparation du préjudice ( entre autres :
sanction de l’abuseur ), etc. …
N.B. Dans les pages qui suivent, nous ne décrirons pas la prise en
charge verbale individuelle de la personne auteur directe de l’abus.
II. Rencontres de paroles
destinées à l’enfant qui a enduré l’abus
A. Face au thérapeute, se trouve à la fois un
enfant ( construction générale de sa personnalité ) et une
victime ( dimensions de son être modifiées par l’abus et son
contexte ) : il faut rencontrer « les deux-en-un »
avec autant d’intérêt !
De facto, à certains moments on s’aligne sur le cours spontané de sa
pensée et de son expression verbale : cela peut aller jusqu’à accepter sa
décision de dire « Non », à la poursuite des rencontres.
A d’autres moments on intervient verbalement pour essayer de parler
d’autre chose que de ce que l’enfant amène spontanément sur le tapis, et ceci.
Sans lui faire violence.
Par exemple, s’il se
centre indéfiniment sur des dimensions générales de son être : écouter,
aller à son rythme et, après avoir pris le temps de l’apprivoiser, faire
référence au vécu de l’abus. S’il se centre spontanément, mais régulièrement
sur son vécu de victime, lui proposer tout à tard de parler « d’autre
chose »
B. Parler de dimensions
générales de sa vie ?

« De quoi aimerais-tu parler aujourd’hui ? »
● Intérêts ; sources de plaisir ; préoccupations ;
scolarité ; vie en famille …
● Se centrer plus intensément sur des thèmes susceptibles de
maintenir ou d’accroître l’estime de soi ( activités qu’il réussit ;
opinions auxquelles il tient )
● Essayer de recréer une estime pour le corps, si celle-ci est
compromise. Et ceci délicatement…
Par exemple :
apprécier son look ; l’encourager à prendre soin de son corps ;
l’encourager à des activités qui mettent en valeur le corps ( danse ;
sports …) Si l’enfant est bien apprivoisé, des petits touchers amicaux de
son corps peuvent aussi y contribuer ( par exemple : un baiser d’au
revoir …)
C. Parler du vécu autour de l’abus, ainsi que de la sexualité
Saisir une allusion, une occasion au vol ou se hasarder de façon plus
directe : « Et si l’on parlait maintenant de cette partie-là de
ton histoire de vie ? ». Interventions susceptibles de
s’ensuivre, dans le désordre :
1. Reconstituer avec lui quelques pièces importantes du puzzle du
processus. Veiller à ce que soient racontés quelques faits concrets, avec
suffisamment de détails. Faire redire aussi les relations nouées au moment de
l’abus, les paroles échangées, le rôle de chacun, les sentiments vécus par
l’enfant, les idées et questions qu’il s’est posées sur le moment même.
Manifester de l’empathie ( tristesse,
indignation ) mais sobrement, sans l’inonder. Se limiter à bien l’écouter
en l’invitant à déployer quelques détails ( De « Comment il faisait, pour te faire peur ? » à « Qu’est-ce qu’il te demandait de faire, avec
son zizi ? »)
Faire raconter, au moins l’une ou l’autre fois, les échanges corporels
sexuels qui ont existé : éventuellement l’aider un peu, sans
suggestionner, pour montrer que nous connaissons ces choses-là de la vie et
qu’il n’est pas tabou d’en parler ( « Tu as vu du liquide sortir
de son sexe ? C’était comment ? Il est allé où ce liquide ?
Après cette pénétration, tu as senti quoi ? Tu as eu des problèmes avec
ton corps ? Etc. ») Sans néanmoins l’obliger à aller dans les
ultimes détails s’il ne le fait pas spontanément.
Y revenir de temps en temps : « Y a-t-il d’autres choses
encore qui se sont passées, ou que tu n’as pas pensé à (… que tu n’as pas osé)
me dire jusqu’à présent ? » « Si un jour tu te souviens d’autre
chose et que tu veux en parler, tu peux le faire … »
2. A l’intérieur de cette narration ou en dehors d’elle, y a-t-il des
questions qu’il se pose encore aujourd’hui ? Des préoccupations qu’il
traîne toujours ? Le lui demander ou prendre l’initiative de les mettre
sur le tapis, comme des éventualités vécues par certains enfants.
Surgissent alors des
thèmes comme : « Vais-je le
revoir ? Va-t-il se venger ? Est-ce mal d’avoir parlé ? Est-il
malade ? Est-ce que je vais faire comme lui ? Mon corps est-il
abîmé ? Est-ce mal que je l’aie fait (que j’aie eu du plaisir, que
je l’aie provoqué …) ? »
3. Corollairement, ouvrir la
possibilité de questions sur le programme de prise en charge existant :
« Que vais-je devenir ?
Et ma famille ? Devrai-je aller au Tribunal ? »
4. Partager des idées fondamentales
sur la sexualité, l’agressivité, le droit et le devoir de se protéger, les Lois
naturelles et les règles, etc. … ; s’occuper aussi de l’information
sur le corps et la sexualité.
5. Discuter d’une autoprotection
plus efficace à l’avenir ; l’y entraîner.
6. Parler de ce que l’enfant
ressent pour l’abuseur et des relations avec lui à l’avenir :
éventuellement, droit au non-pardon, à la haine, sentiment d’injustice quant au
fait d’être placé ; ( pour les plus grands, dans certains cas :
lettre à l’abuseur )
Mais possibilité aussi
d’ambivalence, de pardon, de reconstruction du lien. Il est même possible que
certains enfants soient moralement d’accord avec ce qui s’est passé : le
tabou de l’inceste ou de la sexualité intergénérationnelle leur est
étranger : les écouter ou se situer tranquillement par rapport à leur
désir de continuer.
N.B. Intérêt, parfois, de
travailler en (petit) groupe d’enfants, mais sans sauvagerie …
III.
Rencontres de parole avec des alliés potentiels de l’enfant victime
Ne « travailler » qu’avec
le seul enfant victime est un pis-aller, auquel on est cependant parfois réduit
( par exemple, enfants totalement rejetés )
Toutes les fois où l’on programme
qu’il reste en contact avec sa famille, on cherchera des « alliés protecteurs »
susceptibles de le soutenir affectivement et de mieux le protéger à l’avenir.
Dans de nombreux cas, on pensera
d’abord à la mère de l’enfant : il s’avérera important de la rencontrer
seule (d’abord) puis, si les choses vont bien, de prévoir des rencontres de
type dyadiques (cfr infra) : comment comprend-elle ce qui s’est
passé ? Ses sentiments, ses questions, son rôle ? De qui se sent-elle
proche ? Contre qui se sent-elle en colère ?
Certaines mères se sentent très
coupables de n’avoir rien vu, sont indignées contre l’abuseur et prêtes à
soutenir l’enfant ( voire à mettre fin à leur couple d’adulte )
Mais ce n’est pas systématiquement
le cas : d’autres sont beaucoup plus ambivalentes ou fâchées contre
l’enfant.
◊ - Travailler avec elles requiert donc beaucoup de patience, et la maîtrise
de notre contre-transfert ( qui nous fait désirer qu’elle fonctionne comme
une réparatrice idéale ) : il faut d’abord la prendre comme elle est,
l’aider à réfléchir et à ne pas prendre de décision précipitée.
Si l’on peut l’aider à se rapprocher de l’enfant, tant mieux !
Sinon, il faut finir par l’acter et à chercher d’autres alliances pour
celui-ci.

IV. Les rencontres verbales avec la
famille
Certainement dans les cas d’inceste ( même
s’il a été commis par un membre de la famille élargie ) ; parfois
même dans les cas de pédophilie ( pour restaurer la sérénité familiale et
assurer une meilleure protection de l’enfant à l’avenir )
Le tableau ci-dessus en donne une présentation
schématique et chronologique.
Quelques principes :
◊ - Ne
pas se précipiter : on gagne à commencer à travailler avec des individus,
tout en se situant dans une perspective familiale ; entre autres, en
préparant les rencontres élargies futures.
◊ - Ne
faire travailler ensemble des dyades et
autres sous-groupes que si l’on est moralement certain à l’avance que
l’ambiance sera plus positive que négative : c’est à dire si les personnes
concernées désirent s’investir ou se réinvestir mutuellement, et pas seulement
se justifier en accusant l’autre.
◊ - Le
pardon ne peut pas être imposé ; ne pas imposer des rencontres avec
l’abuseur à celles et ceux qui n’en voudraient pas !
V. Quelques applications particulières
A. Le fait que le thérapeute de
l’enfant soit homme ou femme peut avoir une certaine
importance ; y réfléchir …
Dans les entretiens à intention thérapeutique, la
question de la confidentialité doit être bien réfléchie, elle aussi !
Certains enfants ne veulent pas d’aide
psychothérapeutique : en principe, on ne les oblige pas ; ce qui ne
signifie pas non plus qu’on se précipite pour mettre fin aux entretiens :
mieux vaut essayer de comprendre pourquoi ils disent non, et échanger quelques
idées avec eux avant de l’avaliser. On peut aussi reconvoquer ces enfants, par
exemple de trois en trois mois, pour évaluer le devenir de leur état et de
leurs motivations …
B. Les tout petits
Il ne faut certes pas les brusquer. L’évocation
verbale directe des agressions subies est souvent impossible ou tourne vite
court. Une alternative féconde ? Introduire dans des dessins, des
histoires ou des jeux de marionnettes : des petites scènes d’agression, en
suggérant des manières plus ou moins réalistes d’y faire face ( victoire
purement imaginaire … dire NON ) ; on fera participer
directement l’enfant à la liquidation de l’agresseur.
A travers ce media des jeux imaginaires ou
symboliques, l’on peut introduire nombre de thèmes délicats ( par exemple
« C’est l’heure du bain du
soir … donc, le petit héros de l’histoire se retrouve tout nu … avec
tel adulte, bienveillant ou hostile ) : différence des sexes,
intégrité sexuelle, faire respecter son corps, pourquoi certains adultes ne le
respectent pas, etc. …
C. Les enfants qui ont été allumés
précocement
Il s’agit d’être vigilants : ils ont pris des
habitudes qui leur plaisent, et dont ils ne se défont pas facilement, malgré
éventuelles promesses ( sincères ou mensongères ) ; à nous aussi
de bien les occuper dans une vie attractive.
On doit parler ouvertement de sexe avec eux et
veiller à ce que leurs idées soient claires à son propos :
◊ - Il
leur est interdit de faire le mal, comme à quiconque ( violence sexuelles,
sollicitations de beaucoup plus jeunes …)
◊ - Il
leur est interdit de faire du dégradant ( enlisement dans des
perversions )
◊ - A
un degré d’intensité moindre, on leur demande aussi de respecter les règles
socioculturelles en vigueur autour d’eux ( par exemple pas de relation
sexuelle, même consentie avant un certain âge … ou à l’intérieur d’une
institution résidentielle )
Il
faut essayer de ne pas entrer en escalade négative avec eux mais de partager
des idées autour du sens et des valeurs liées à la sexualité. Surtout qu’ils ne
confondent pas « faire le mal » ( faire souffrir autrui )
et transgresser des règles sociales ( avoir une sexualité précoce avec
partenaire consentant )
D. Les enfants et adolescents fort traumatisés qui semblent décharger de lourdes tensions agressives ou sexuelles en
s’en prenant de façon différée à des plus faibles.
Mettre
en œuvre des entretiens éventuellement imposés, parce qu’on voudrait mieux les
connaître et que leur sexualité ( leur agressivité ) soit plus
sociable.
◊ - Ne
pas les réduire à leur problème, eux non plus ; s’intéresser à eux en
général.
◊ - Faire
raconter les faits ; les mettre en rapport avec leur passé lourd …
mais sans imposer mentalement de liens de causalité (« Toi aussi, auparavant tu as subi de la
maltraitance sexuelles. Qu’est-ce qui s’était passé ?)
◊ - Ecouter
leurs questions, leurs impressions sur les motivations d’aujourd’hui.
◊ - Echanger
des idées sur la sexualité ; l’agressivité, le Bien et le Mal, le permis
et le défendu, la liberté et les pressions extérieures, l’impulsivité …
Examiner avec eux de la manière la plus concrète possible comment ils peuvent
réaliser autrement leur agressivité ou leur sexualité.
◊ - Chercher
avec eux et les entraîner à se donner des solutions rapides en cas de pression
sexuelle urgente ( chercher abri chez un adulte de référence ; taper
sur un punching-ball ; jusqu’à la masturbation rapide et sans
fantasmes ).
◊ - Chercher
avec eux comment réparer le dégât provoqué chez celui qu’ils ont agressé.
Ils peuvent être
placés parce qu’ils ont déjà été auteurs – ou victimes – d’abus
sexuel. Ailleurs, ils en ont subi, mais ce n’est pas le motif principal du
placement. D’autres sont peu socialisés ou peu conscients de leurs droits. Les
considérations qui suivent s’adressent donc à toutes les catégories possibles
d’enfants placés.
1. Se méfier des étiquetages rapides et fallacieux :
« C’est un abus, qui s’est passé dans les
toilettes » ; « Ces deux plus petits en sont les
victimes » ; « C’est parce qu’il (elle) a été abusé(e) qu’il
(elle) a recommencé »
a.
Tout ce qui ressemble à un abus n’en est pas nécessairement un.
1°)
Les faux abus : mensonges de soi-disant victimes ; exercice d’une
dimension dominant dominé fréquent dans la sexualité.
2°)
Les vrais abus : voir dans le livre « la sexualité des enfants »
( J.-Y. Hayez, Odile Jacob 2004,
pages 99 et suivantes. )
b.
Tout ce qui ressemble à une victime n’en n’est pas nécessairement une.
Après qu’ait été
dévoilée une activité sexuelle désapprouvée par l’adulte, on voit très
rapidement apparaître un pôle « auteur – initiateur –
(abuseur ?) » et l’autre pôle qu’on se représente comme
« suiveur – soumis – (victime ?) » Or, si l’on analyse
plus finement les motivations, il figurera dans ce second pôle :
◊ - Tel
enfant consentant et (quasi) prêt à le reconnaître comme tel. Le reconnaître en
référence à une vraie maturité qui lui fait prendre ses responsabilités, ou
parce qu’il veut que soit acte le bien-être affectif qu’il y trouve, ou en
référence à son besoin de défier les adultes et d’être positionné dans le monde
des grands. L’un ou l’autre peut parfois regretter après coup ce qu’il a fait
mais être néanmoins assez honnête que pour affirmer qu’il était
consentant !
◊ - Tel
enfant consentant, mais qui le nie farouchement (pour garder son image sociale,
pour ne pas être puni …)
◊ - Tel
enfant passif, soumis d’avance, ( parfois quelque peu ambivalent ),
qui n’a pas pu exprimer clairement son « Non » Cette difficulté lui
est habituelle, et n’est pas spécifiquement liée à un côté concrètement
effrayant de l’initiateur. Il y a aussi l’enfant ambivalent, hésitant Je
désigne parfois ces situations, fréquentes, comme des « demi abus »
◊ - Tel
enfant incontestablement victime, du Non de qui l’auteur n’a pas tenu compte.
On
devine donc bien toutes les formes intermédiaires susceptibles d’exister
c. La
sexualité de chacun poursuit son chemin développemental propre. Il ne faut donc
pas dire trop vite que c’est « parce
qu’il a été abusé » que, dans la suite de sa vie, tel enfant se
conduira à nouveau selon la polarité « auteur » ou
« victime ». Cette simplification n’amère rien de bon. Certes les
expériences vécues dans son passé laissent des traces en lui. Mais beaucoup
d’autres facteurs sont susceptibles d’intervenir et, en outre, il n’a pas perdu
toute sa liberté intérieure ni toute sa lucidité face à des projets futurs.
2. La
prise en charge
1°)
S’il s’avère que l’auteur de l’activité est vraiment un abuseur, les grandes
lignes de la prise en charge sont exposées dans le livre « La sexualité
des enfants » pages 255 et suivantes. Il n’est pas certain que la seule
sanction juste et constructive soit d’exclure le jeune de l’institution. Ni non
plus qu’il soit inéluctable de signaler son exaction aux autorités judiciaires :
apprécier au cas par cas, en référence à ce que l’on ferait avec un enfant
vivant dans une « bonne famille », et que l’on voudrait sanctionner
significativement.
2°) A
titre préventif, insistons encore sur la fonction de la vigilance des adultes
( les ados vivent en partie la nuit, on le sait bien … est-il prudent
qu’aucun adulte ne veille ?), et sur celle de l’occupation du temps et de
l’attractivité de la vie dans l’institution. Par exemple où les aînés
peuvent-ils investir leur trop plein d’énergie ?
3) Il
faut parler avec tous, et surtout avec les plus jeunes, de leur droit et de
leur devoir à s’auto protéger ou/et demander de l’aide face à tous types de
(menaces d’) agression. Avec des exercices pratiques en petits groupes et des
exemples concrets « On disait que,
dans les toilettes de l’école, un grand veut toucher votre
zizi … regarder votre minime ? Que pourriez-vous faire ?
4°)
Il est fréquent que l’activité sexuelle qui a eu lieu soit informellement
connue de tous. On peut donc l’évoquer sobrement en réunion d’enfants
( éventuellement en sous-groupes d’âge ), avec les personnes
impliquées présentes. Ce sera l’occasion d’avoir une discussion sur la
sexualité, les règles, ce qui est attendu de chacun à l’avenir, etc.
5°)
S’il ne s’est pas agi d’un abus, mais d’une seule transgression de règles
– avec consentement de chacun – attention aux commentaires
émis : les personnes incriminées n’ont rien fait de mal ;
elles ont fait quelque chose d’imprudent, un défi à l’ordre des adultes. La
sanction (de tous) devra donc être adaptée en conséquence, aussi
concrète et constructive que possible.
6°)
Dans certains cas, on est et l’on reste dans le doute : abus ou acte
consenti ? Le plus jeune protestant bien qu’il ne voulait pas, mais …
A un moment donné, on doit mettre fin à l’investigation et réagir clairement
tout en actant qu’il y a doute : « Nous ne savons pas si Pierre était vraiment d’accord, ou à moitié, ou
pas du tout, mais voici ce que nous pensons : si tu as abusé de
lui … ; si tu as seulement désobéi à nos règles … »
« Nous ne savons pas, Pierre, si tu dis la vérité ou si tu mens quand tu
affirmes que tu ne voulais pas. Si tu dis la vérité … Si tu
mens … ». « Pour l’avenir, voici ce que nous voulons … »
La
précipitation est le plus souvent mauvaise conseillère : si le mineur est
brusqué, il y a beaucoup de chances qu’il se ferme. Si les adultes suspects ont
la puce à l’oreille, ils se barricadent, augmentent la pression sur le mineur
et détruisent les preuves.
Mieux
vaut donc constituer une petite équipe « d’observation » discrète et
vigilante qui visera à :
◊ - intensifier
l’observation du mineur ;
◊ - se
donner les moyens de lui parler et, au cours de ces entretiens, approcher
délicatement et souvent indirectement la possibilité de l’abus. On peut partir,
par exemple, de petites histoires : « Un petit ours à qui il arrive un certain type d’agression. Comment
réagirait-il ? En parlerait-il ? ». Si l’enfant est
réceptif, on peut « resserrer le cercle » des questions … si la
confiance reste présente, on pourra finir par la question : « En ce moment, quelqu’un se conduit-il mal
avec ton corps ? » ;
◊ - prudemment,
demander des informations à tel ou tel membre de l’entourage de l’enfant
( attention à la perte de confidentialité ) ;
◊ - si
l’incertitude dure, ne pas effriter la vigilance ;
◊ - décider
d’un programme d’action ( attentisme continué … confrontation à la
famille … s’ouvrir de forts doutes au Parquet … )
Il
faut se souvenir néanmoins que, si l’on n’a pas une collaboration claire de
l’enfant en présence, il ne se passera probablement rien. Plus de détails dans
le livre : J.-Y. Hayez, E. de Becker « L’enfant victime d’abus sexuel
et sa famille : évaluation et traitement », PUF, 1997, page 255 et
sq. .
§ VII. En guise
de conclusion
Bien que d’énormes chiffres noirs rendent malaisées
les approximations quantitatives, j’estime que les résultats sont modestes et
le resteront encore longtemps, en dépit de toutes les déclarations politiques
et installations de nouvelles structures pilotes, à grand renforts de cocorico.
Pourtant, beaucoup de professionnels connaissent
mieux les réalités des sévices et de nombreuses formations pertinentes
améliorent les outils de la prise en charge individuelle et familiale.
Certes, je persiste à penser que nous avons fait de
lourdes erreurs dans la conception même de l’équipement : nous avons trop
misé sur la sur spécialisation et pas assez sur l’encouragement des solidarités
sociales de première ligne et sur le soutien à leur apporter. Mais, pour réelle
qu’elle soit, ce n’est pas cette erreur-là qui explique vraiment la modestie
des résultats.
La difficulté est chevillée au cœur de l’être
humain : même si sa liberté de choix le rend capable de beaucoup de
générosité, elle peut engendrer aussi beaucoup de destructivité. L’agression
des plus faibles par les plus forts, pour les jouissances que ceux-ci en tirent
constitue un des hauts lieux de l’interminable combat de l’humanité entre le
Bien et le Mal. Bien des institutions,
lâchement, continueront à ne pas se laisser mettre en question. Bien des
auteurs continuent à nier, pas seulement parce qu’ils ont peur d’aller en
prison, mais parce qu’ils ont besoin, pour se sentir vivre, de leur addiction
au Mal.
Alors ? Alors, ce n’est pas le moment de
laisser tomber les bras : « Celui
qui sauve un être humain sauve l’humanité », dit un beau texte du
Talmud. Essayons d’en sauver plus qu’un, quand même, et de participer par notre
témoignage de vie à la construction d’une humanité plus sociable !

Abus sexuel ;
épines sexuelles ; sexualité contrainte ; traumatisation
secondaire ; traitement de l’enfant abusé ; psychothérapie de
l’enfant abusé ; judiciarisation ; inceste.
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Cutsem V. Handicap et maltraitance, Temps d’arrêt, Ministère de la communauté
française édition, 2004.
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J.C. L’entrevue de l’enfant dans un contexte d’investigation et l’évaluation
systématique de sa déclaration – traduit et révisé par Van Gijseghem H.,
Revue canadienne de psychologie,
1988, 1-20.
Si vous désirez en discuter avec moi
[1] Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain. Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : www;jeanyveshayez.net
[2] Et l’on sait bien que, dans ces familles, le pourcentage de
passage à l’acte sexuel « Parent-enfant » est plus élevé que dans la moyenne de
la population.
[3] S’avère le plus souvent positif ce que l’on peut appeler un
sentiment de sollicitude et de responsabilité de longue durée à l’œuvre
chez un petit groupe référentiel de professionnels. Certes, il est normal et
structurant qu’existent des compétences complémentaires, que des tâches soient
réparties et des relais pris. Mais l’ambiance de protection s’améliore si
chaque professionnel présent le temps d’une étape ne se sent pas quitte de sa
responsabilité une fois que l’enfant quitte son territoire, continue à sentir
de la sollicitude pour ce qu’il devient et concrétise la permanence de sa
vigilance en fonction des circonstances.
[4] Par exemple, on
procède à des auditions vidéo-filmées des enfants pour réduire ou éviter la
répétition des interrogations, mais … les avocats se servent de plus en plus
des imperfections inévitables de ce matériel pour enfoncer les enfants ;
ou alors, on l’expose sans délicatesse, c’est-à-dire sans huis-clos, en
audience publique.
[5] La méthode d’analyse la plus indiscutable est le SVA – statement
validation analysis – de Yuille J.C. et coll., traduite par Van Gijseghem H. ( Yuille J.C., 1988 ).