Quand le monde agresse l’enfant
Résumé :
L’article rappelle succinctement les phénomènes
psychiques consécutifs à un traumatisme
aigu subi par l’enfant. Pour sa partie la plus importante, il consiste
en trois études de cas : une fillette de cinq ans reçue peu après
l’agression de son domicile par un homme masqué ; un garçon de dix ans
victime d’un home jacking, mais ici le deuxième en trois ans ( traumatisme
déjà répétitif ) Enfin, le cas d’un petit garçon de sept ans dont le papa
vient d’être assassiné et qui vit un mélange de deuil et de stress
post-traumatique aigus, avec hallucinations transitoires.
Title : When the world
attacks the child
Abstract : The article briefly
recalls the psychic phenomena resulting from acute psychological trauma
suffered by the child. Further, it describes three case studies: a five year
old girl received shortly after the attack on his home by a masked man ; a ten
year old boy victim of a home-jacking, but
the second time inthree years
(already repetitive trauma) Finally, about a
seven years old boy, whose father has been murdered and who lives a
mixture of grief and post-traumatic stress acute disorder with transient
hallucinations.
Keywords : psychic trauma, traumatic grief, post-traumatic stress disorder
Título : Cuando el
mundo agrede al niño
Resumen : Primero se recuerda brevemente
los fenómenos psíquicos resultantes de cualquier trauma psicológico sufrido por
el niño. El articulo consta principalmente con tres estudios de caso: una niña
de cinco años de edad atendida poco después del ataque de su domicilio por un
hombre enmascarado ; un niño de diez años víctima de un hogar-jacking,
desgraciadamente el segundo en tres
años (ya traumatismo repetitivo) Por
último, se habla de un niño de siete años, cuyo padre ha sido asesinado y que
vive una mezcla de dolor y estrés postraumático agudo con alucinaciones
transitorias.
Palabras clave : trauma psíquico, el duelo traumático,
enfermedad, síndrome postraumático de estrés post-traumático
Nous savons ce qu’est un
traumatisme psychique, au sens strict du terme : un
« événement » effrayant, brutal, imprévu et soudain agresse l’enfant.
Celui-ci se sent comme paralysé, en danger de mort imminente et impuissant pour lui faire face. Les
« images et les mots », constitutifs de l’événement font effraction
dans son psychisme et le désorganisent significativement.
Certains enfants réagissent pourtant rapidement et contribuent
alors à se dégager de l’agresseur qui leur tombe dessus, voire à sauver
d’autres personnes. Cette reprise de contrôle précoce les aide à retrouver plus
rapidement un fonctionnement psychique plus maîtrisé et serein. D’autres se
laissent plus massivement envahir, parce que basalement plus anxieux ou plus
passifs, ou parce qu’il n’y a vraiment pas moyen de faire face.
Dans les semaines qui suivent, - parfois avec un temps de
latence – des images et des questions pénibles persécutent l’enfant. Elles
sont constituées du souvenir traumatique, plus ou moins déformé parce que s’y
mêlent d’autres images pénibles déjà sous-jacentes ou créées pour la
circonstance. Viennent concomitamment des questions, que l’enfant génère dans
l’après-coup. (« Pourquoi
est-ce arrivé ? Et arrivé à moi ? Comment est-ce que j’évalue ma gestion
de la situation ? Ai-je des séquelles ? Cela peut-il
recommencer ? Si oui, comment prévenir ou faire mieux face ?
Etc. » )
Et le souvenir traumatique continue à graviter parmi d’autres
« photos » pénibles déjà présentes dans les albums de photos qui
s’entremêlent dans le monde intérieur de l’enfant. Et il les réactive :
l’agresseur externe qui a brutalisé sauvagement maman, ça fait repenser
beaucoup plus fort à toutes ces diverses disputes inquiétantes entre papa et
maman. Et bientôt cauchemars et autres réminiscences viennent exprimer en les
mélangeant diverses sources anxiogènes analogues présentes dans la mémoire de
l’enfant.
Et il n’y a pas que l’angoisse ; il y a aussi la perte de
confiance dans le pouvoir protecteur des adultes, l’impression d’être davantage
seul, la tristesse, la désillusion, la mauvaise humeur parfois, le besoin de
redevenir petit et de s’abriter à nouveau sous la jupe des mères.
Lorsque le traumatisme est isolé, dans les bons cas, ce qui se
passe ensuite « démontre » à l’enfant que le monde extérieur n’est
pas « si » dangereux. Il reçoit aussi davantage d’écoute, de
protection et de tolérance, au moins transitoirement. Et donc, petit à petit,
les images et idées les plus pénibles se dégonflent comme elles sont venues.
L’enfant reprend confiance, et en lui, et dans le monde extérieur. Il n’est pas
si rare néanmoins que demeure une charge anxieuse anormale, ciblée sur des
expériences qui auraient une « composition » identique ou analogue à
l’expérience traumatique. Par exemple, rester incapable de passer devant tel
endroit ; éviter tel type d’aliments après un étouffement…
Même si le traumatisme a été isolé, dans les mauvais cas, l’enfant
présente des caractéristiques défavorables d’équipement ou de structuration
psychique ; ou alors, il n’est pas bien accompagné ; ou encore
l’événement traumatique est porteur d’une symbolique particulièrement
défavorable. Alors, l’enfant peut rester très longuement marqué par des
angoisses diffuses, de la dépression, de la perte de confiance en soi et de la
passivité.
Et lorsque les événements traumatiques se répètent [2] ? Beaucoup d’enfants sont capables de
pseudo-adaptation : à l’avant-plan, ils se détachent de leurs sentiments
et de leurs images traumatiques et ils se robotisent. A l’arrière-plan, leur
trop-plein émotionnel avec les idées et images qu’il connote, faites
d’angoisse, d’indignation et rage, est susceptible de se décharger
occasionnellement, erratiquement, le plus souvent face à des stimuli
évocateurs : crise de panique ; crise de rage ou d’agression d’autrui
à première vue inexplicable …
J’en ai rencontré, de ces enfants ou adolescents traumatisés de la
sorte, et je souhaite vous associer à quelques-unes de leurs histoires.
§ I. « Ouvrez,
ouvrez la cage aux oiseaux … »
Dans son appartement d’Afrique, Samantha ( cinq ans et demi ) vit l’agression de sa
famille par un bandit bien armé : son père est enfermé sans ménagement, sa
mère menacée d’une machette, l’homme gesticule et crie pour savoir où il y a de
l’argent. Le petit frère ( trois ans ) dort à l’étage et ne se rendra
compte de rien. Samantha court contre sa mère, autant pour se blottir que pour
la protéger et la consoler, car la maman est terrorisée. Et puis, après un
temps « interminable », l’agresseur, plus minable que vraiment
dangereux, se sauve sans avoir rien emporté.
Dix jours après, la famille consulte notre
centre de crise [3] : un collègue adulte s’occupera des
parents et moi, principalement de Samantha : le petit frère semble
largement épargné par la tempête.
Première consultation :
Je reçois toute la famille et je les fais parler
de leur vie à quatre. Puis, de l’agression avec suffisamment de détails, en
insistant sur les interactions, les échanges verbaux et les émotions
vécues ; je souligne notamment les moments où les victimes ont été actives
( Samantha qui court protéger sa mère ; le moment où elles vont
délivrer le père, etc. … ) Je manifeste aussi très explicitement mon
empathie ( « Ooooh ! … C’est terrible … c’est
dégoûtant » ) Les deux enfants n’ont pas participé beaucoup au récit,
mais davantage écouté en dessinant. La maman commente « A la maison,
Samantha parle beaucoup de ce qui s’est passé, mais pas ici, parce qu’elle sait
que je me mettrais à pleurer » Je me contente de souligner la probable
gentillesse de la petite fille, pour peu qu’il en soit bien ainsi.
Quelques consultations avec Samantha seule, sur
une période de deux mois :
La première fois, j’ai demandé à la fillette si
quelque chose lui faisait peur ou la rendait triste quand elle y pensait et
elle m’a répondu « C’est quand papa et maman se disputent »
Voici probablement l’illustration d’une considération
théorique énoncée plus haut : l’image traumatique en réactive d’autres,
déjà présentes dans le psychisme de l’enfant, parfois encore plus pénibles et
opérantes pour lui, et c’est de celles-ci dont il fait part, exclusivement ou
mélangées à l’évocation du traumatisme.
Nous parlerons donc de ces disputes, j’essaierai
d’en comprendre la portée dans l’économie familiale, ainsi que le rôle que
Samantha se donne pour y faire face et je lui ferai quelques suggestions à ce
propos. Je prendrai également l’initiative de m’en ouvrir à mon collègue, qui
travaille avec les parents, pour qu’il en discute avec eux à l’occasion.
Voici aussi l’illustration de l’imprévisibilité
du sujet humain ! Samantha m’interpelle là où je ne l’attends pas tout à
fait, en dehors de mon a priori ( « Je vais l’aider en
« nettoyant » son souvenir traumatique, une sorte de
débriefing » ) Respecter le sujet, c’est certainement entendre
ses préoccupations comme il les exprime, mais sans nécessairement se limiter à
travailler la dimension la plus spontanée de son expression.
Après, je propose à Samantha de dessiner, et
elle me représente un bandit qui veut casser une maison. Je choisis alors de
rester dans l’imaginaire : nous nous transformons en policiers, elle et
moi et – sur sa suggestion – nous tuons le bandit, coupant le dessin
en morceaux et le jetant à la poubelle : Qu’elle se redonne du pouvoir
– un pouvoir de vie et de mort -, tout imaginaire qu’il soit, n’est
pas pour me déplaire : il me reste à vérifier, à l’occasion, ce qu’il en
est de son affirmation de soi dans la réalité.
A une séance ultérieure, en combinant figurines
de plasticine et du jeu Playmobil, Samantha met en scène une petite fille qui
« joue » à échapper à l’autorité de son papa et à le faire courir
derrière elle, dans tous les sens du terme. Elle prend tout son temps à faire
varier des situations où elle gagne toujours. Soudain, elle y met fin en
décidant de partir, sans permission, dans un pays étranger ; mais là, un
bandit l’attend et la tue : Eh oui, au terme de son impertinence, et
surtout quand elle commence à concrétiser le désir indépendance qui s’éveille
en elle, cette petite fille oedipienne est encore bien démunie quand la
protection parentale lui fait défaut ! … Peut-être se sent-elle aussi
quelque peu coupable pour avoir pris son envol sans crier gare.
Je suggère que la famille cherche la petite
fille, trouve le bandit et lui règle son compte, ce qu’elle accepte avec
enthousiasme ( je réintroduis donc de la sorte l’idée qu’une protection
par l’environnement est possible ) Je lui demande ce qui va arriver avec
le corps de la petite fille assassinée : elle me dit que ses proches la
retrouvent et la pleurent ; elle couvre son corps de plasticine pour faire
une tombe, et elle installe la famille autour, avec une fleur en papier.
Je suis ému car ce petit bout de sujet humain de
cinq ans me montre qu’elle a déjà compris l’au-delà de la mort : la
conservation spirituelle et la permanence
de la relation au-delà de la mort du corps. Je lui propose donc de
m’engager, moi aussi, dans l’hommage à cette petite morte imaginaire, en lui
chantant une petite chanson. Spontanément, ma capacité de rêverie aidant, je
chante doucement la comptine « l’oiselet » ( « Dessous
ma fenêtre, y a un oiselet … » ) Et quelle n’est pas ma
surprise d’entendre Samantha enchaîner avec « Ouvrez, ouvrez la cage
aux oiseaux … » Sans commentaires. Le reste de la thérapie brève
fut analogue : elle répéta encore l’une ou l’autre fois, et l’évocation de
ses traumatismes, et celle de la place qu’elle aimait prendre à ce moment-là de
sa vie dans le triangle oedipien.
§ II. « Ils ont dit qu’ils allaient
m’enlever »
La famille d’Arthur ( dix ans ) et de
Gaëtan ( treize ans ) a été home-jackée deux fois en trois
ans. La seconde attaque a eu lieu il y a trois semaines et a été
particulièrement brutale et traumatisante : Cinq personnes armées et
cagoulées ; le père que l’on monte à l’étage et que l’on tabasse plus
d’une heure pour qu’il livre les secrets financiers de la famille ; la
mère et les deux enfants ligotés, muselés sous la surveillance malveillante de
deux malfrats ; les trois du haut qui redescendent et menacent d’enlever
Arthur parce qu’ils n’ont pas reçu assez ; finalement, ils palabrent et
s’en vont, non sans avoir terrorisé leurs otages pour qu’ils n’avertissent pas
la police avant un certain temps. C’est Arthur qui peut se défaire le premier
de ses liens et délivrer les autres.
Ici aussi, les parents sont accompagnés par
d’autres collègues de notre centre de crise. La première séance, je reçois la
maman, Arthur et Gaëtan et je procède à mon habitude, comme je l’ai déjà
expliqué pour Samantha. Lorsqu’il s’agit de raconter l’événement et ses
conséquences, la parole circule entre eux de façon très fluide. Je constate
petit à petit que Gaëtan a l’air plus résilient, et a retrouvé davantage
d’humour et de confiance en soi que son frère ; dans la famille, il est
décrit comme un dominant, sûr de lui, là où Arthur est à la traîne avec une
assez mauvaise image de lui. D’ailleurs, Gaëtan ne voudra jamais me rencontrer
seul …
Au-delà des faits et
des émotions qui s’y sont vécues, nous parlons aussi des idées, questions et
interactions qui ont pris place dans l’après-coup. Je m’engage en faisant des
commentaires à leur sujet et souvent, en soulignant le bien-fondé à mes yeux de
ce que j’entends ; je félicite Arthur qui a pu être actif pour délivrer sa
famille ; je reconnais la valeur du mouvement régressif actuel, qui fait
que toute la famille dort ensemble ; je m’intéresse aux nouvelles mesures
de sécurité prises par les parents pour mieux protéger la maison ; je
m’enquiers sur les dialogues qu’ils ont noués avec leurs fils à propos de
l’avenir.
Je demande aussi aux
garçons si certaines remarques ou idées entendues les ont blessés après les
faits. Arthur me répond combien il est exaspéré par la frime de certains de ses
copains, idiote à ses yeux. ( « Moi, j’aurais pris une
Kalachnikov … moi je me serais barré et j’aurais appelé les flics, etc. » )
Il n’y lit évidemment pas le moyen utilisé par ses amis pour dénier les
angoisses, mais plutôt une disqualification de sa personne qui elle, s’est
avérée impuissante.
Après leur départ, je
me demande comment aider Arthur, intéressé par revenir, alors que le fait du
dédoublement imprévisible de ce traumatisme majeur rend précaires les
techniques de réassurance habituelles, basées sur le cognitivisme et une
réflexion sur les probabilités.
Je m’en tiens à l’idée
d’écouter soigneusement son discours spontané et aussi de renforcer le droit
qu’il se donne déjà éventuellement à l’affirmation de soi dans sa vie
quotidienne, associé à une réflexion sur les moyens de celle-ci. Renforcer son
assertivité, ça n’empêchera pas un très hypothétique troisième home-jacking …
mais cela diminue le sentiment d’insécurité, d’impuissance et la mauvaise image
de soi que les événements ont exacerbé !
Ce projet va se
réaliser les quelques séances suivantes, avec des échappées surprenantes :
A. A ma demande, Arthur
raconte un cauchemar : les cagoulés sont revenus et torturent son frère,
surtout ses mains qui deviennent bleu-noires. Puis, ils se décagoulent et donc
son frère qui les a vus doit mourir …
Je passe transitoirement sous silence mes
hypothèses sur ce qu’il m’indique de la relation parfois houleuse et à tout le
moins ambivalente entre son frère et lui. Dans son rêve, il a l'air de se
venger de ce frère dominant, dont les mains ont dû parfois bien le
triturer ! Les séances suivantes, Arthur réévoquera son agressivité
portant sur la représentation du frère. Par exemple, lors d’une histoire
construite à partir d’un squiggle à la Winnicott, il me dira que c’est
spécifiquement à un adolescent qu’une sorcière vend une pomme empoisonnée, et
que cet ado en attrape partout de gros boutons « encore plus que ce
qu’ils ont vraiment » ( J’ajouterai « et on dit aussi
qu’il perd tous ses charmes avec les filles et les poils au-dessus de son
zizi », ce qui fera bien rigoler Arthur ) Cet imaginaire nous
permettra d’évoquer petit à petit les relations à son vrai frère, tissée
d’ambivalence ; Arthur s’attribue déjà néanmoins spontanément des moyens
de se défendre des agaceries et moqueries de Gaëtan, je les reconnaîtrai au
passage et je l’encouragerai à les utiliser.
- Toujours dans la foulée de ce cauchemar
raconté, je lui demanderai si les visages décagoulés des agresseurs peuvent,
par un trait ou l’autre, évoquer de vrais agresseurs qu’il aurait connus à un
moment donné de sa vie. « Non », me répond-il d’abord.
J’insiste pour qu’il réfléchisse … je lui fais dessiner les deux visages
comme il les a vus dans son cauchemar, et c’est alors qu’il peut associer sur
d’anciennes expériences d’agression : un condisciple qui les embêtait très
fort, lui et ses copains quand ils avaient cinq ans … et son grand-père
paternel, un patriarche devant qui tout le monde file doux, même son père.
Arthur ajoute avoir été choqué les quelques fois où il a vu son grand-père
disqualifier méchamment sa grand-mère pour des maladresses qu’elle avait
commises. Et mon encouragement à l’assertivité, dans tout cela ? Je propose
à Arthur de faire des jeux de rôle : il se débarrasse du copain
embêtant … et aussi, il est censé avoir quinze ans, et il dit à son
grand-père ce qui le choque. Nous faisons des séquences de jeux de rôle brèves,
en interchangeant les rôles, et je constate avec plaisir qu’Arthur me dit ce
qu’il a sur le cœur quand j’ai le rôle de son interlocuteur ; je lui
complique exprès un peu la vie par de la contr’argumentation, mais il résiste
bien : je ne veux pas aller plus loin, je suis content et je lui dis que
je suis très heureux de la manière claire et tranquille dont il se fait
comprendre, ou plutôt dont il se fera sans doute de plus en plus comprendre en
approchant ses quinze ans.
B. Une autre fois, toujours à partir
d’élaborations nées de squiggles, Arthur met en scène un garçon puni
pour avoir tout simplement touché un champignon vendu par une sorcière, à lui
et à sa sœur alors qu’ils étaient seuls à la maison : il lui pousse des
oreilles de lapin qui, sur son dessin, ressemblent plutôt à des oreilles d’âne.
Je passe sous silence des hypothèses qui me viennent autour d’éventuelles
angoisses et culpabilité masturbatoires ou liées à des jeux sexuels, et ici
aussi, je me centre sur l’assertivité : Va-t-on ou non retrouver cette
sorcière, que lui dire ? etc. …
Mais
quand je regarde Arthur je constate que, pour du vrai, ses oreilles sont très décollées ; et sa maman
m’avait dit que, dans l’ensemble, il n’était pas très bien dans sa peau.
Néanmoins, ne serait-ce pas « sauvage » de ma part que de passer d’un
morceau d’imaginaire ( les oreilles en pointe de son dessin ) à une
hypothèse sur sa vie réelle ( « Arthur, as-tu un problème avec tes
oreilles ? » ) Je décide de ne rien lui dire directement
mais deux jours après, je téléphone à sa mère pendant les heures scolaires ;
je lui parle de la thérapie d’Arthur, qui progresse, mais je lui demande aussi
si son fils ne s’est jamais montré préoccupé à propos de ses oreilles. « Oui,
bien sûr, me répond-elle, au point de ne plus vouloir porter de lunettes
pour que les branches n’écartent plus ses oreilles. Pensez-vous qu’il faille le
faire opérer ? » C’est l’occasion alors d’échanger quelques idées
à ce propos et de plaider davantage pour une communication empathique que pour
des mesures chirurgicales trop rapides.
Et ainsi, de fois en fois, avec des centrations occasionnelles sur son
traumatisme et d’autres sur sa vie relationnelle, en fonction du matériel amené
et des associations verbales qu’il entraîne, ainsi donc Arthur regagne-t-il une
confiance raisonnablement bonne dans la présence de ses propres forces et dans
la vie.
§ III.
« Mon papa est un ange »
Dans un contexte de grand banditisme, le papa de Robin ( sept
ans ) est assassiné à son domicile alors que toute la famille dort à
l’étage. Robin a deux sœurs aînées, que je ne rencontrerai jamais, car elles
sont censé mieux assumer les événements. Pour lui, c’est plus difficile, entre
autres parce qu’il était « le » garçon adulé par son père. Après les
faits, la famille a été protégée par la police – c’est à dire déménagé
secrètement, comme dans les meilleures séries américaines -, parce que la
mère a collaboré. C’est une psychologue de la police des mineurs qui demande que je rencontre l’enfant en
urgence ; je ne connaîtrai jamais son vrai nom, ni leur lieu de résidence,
et deux policiers en civil attendent et veillent dans la salle d’attente.
Dans leur maison de remplacement, Robin s’agite comme un lion en cage,
énervé, anxieux, opposant ; il dit entendre des voix de diables qui
dictent son comportement ( un comportement de qui-vive et d’agressivité,
comme faire mine d’étrangler sa sœur )
Au début la mère, que je reçois avec l’enfant, est méfiante si pas hostile : vraie femme de chef, révoltée, narcissique, elle préférerait arranger cela elle-même. Il y aura donc deux ruptures les trois premiers mois de la prise en charge ; la psychologue de la police fait alors preuve d’insistance face à l’aggravation des symptômes, ce qui permettra qu’un apprivoisement de la mère se mette en place lentement : ainsi après chaque séance de Robin, je prenais soin de recevoir dix, quinze minutes la mère et l’enfant pour parler de l’évolution de celui-ci et des problèmes qui se posaient à la maison.
Au
début de ses rencontres avec moi, Robin, très agité et peu cohérent, me dit
« J’ai des vrais diables dans ma tête, tu dois les faire partir » ;
il se tient la tête et se la frappe
même contre le mur. Il m’explique « Ils me disent tout le temps des
saletés : Méchant ; fais-le enculer par ton père ; sale
gamin … ils appellent ma mère et disent : ² Tu
es une pute ² »
Un vrai déchaînement de reproches orduriers contre soi et contre sa mère et un
appel à une puissance archaïque que le père n’a pas pu avoir ! J’essaie de
figurer les diables par des marionnettes, et me fais jeter : « C’est
pas ça, c’est des vrais diables » Je propose que Robin – et
moi – répondions quelque chose à haute voix à ces diables, mais il me
répond qu’ils n’écoutent pas. Je lui suggère néanmoins de persévérer,
commentant que je suis persuadé que l’on va gagner et pouvoir renvoyer ces
diables dans leur sale pays. J’aurais voulu pouvoir médicamenter Robin, mais
pas question avec la mère qu’il a !
Je
suis persuadé que, chez ce petit
garçon basalement bien adapté à la
réalité, cette forme très figurée de la dimension agressive du stress
post-traumatique va aller en s’atténuant : c’est le sort de toutes les
réminiscences, qui peuvent commencer par prendre des formes quasi-hallucinées chez les jeunes enfants.
N’empêche,
pendant quelques séances, ce sera des variations sur le thème des diables.
Petit à petit, Robin acceptera de les dessiner.
eh oui, même le diable a un nombril
Il
s’adressera même avec moi au diable du dessin, mais en commentant tout de suite
après : « Tu n’as rien compris, il est vraiment dans ma tête » Je
ne peux pas m’empêcher de rétorquer : « C’est une idée à toi, elle
dit que tu es fâché sur toi et sur tout le monde, et tu l’appelles
diable »
Robin :
« Non, il existe et il est parfois fâché sur maman »
Dr
Hayez : « Parce qu’elle n’a pas su protéger papa et le garder en
vie ? »
Robin :
« Non, il déteste encore plus papa que maman »
Dr
Hayez : « Peut-être que toi aussi, comme le diable, tu es
fâché sur ton papa parce qu’il est
parti »
Robin
( criant ) : « Fais sortir ce diable de ma
tête … »
Et
voici comment le diable a commencé à s’en aller. Un peu plus tard, en présence
de sa mère, Robin me raconte que le diable lui dit « Ton papa est un
sale con » Robin crie « Non, papa n’est pas un sale con »
Je lui demande alors si je peux raconter une histoire. Robin va sur les genoux
de sa maman pour l’écouter ; à ma demande, il s’autorise même à en
élaborer quelques composantes ( histoire interactive ) Au fur et à
mesure que l’histoire se met en place, il s’apaise et pleure, blotti sur sa
mère, en appelant tristement « Papa … papa » La mère a
les larmes aux yeux.
L’histoire
est apparemment toute simple :
c’est celle d’un garçon de dix ans, Ronald, qui s’entendait très bien avec son
père, un grand coureur automobile ; celui-ci lui avait même déjà appris à
conduire ( « Moi aussi, s’écria Robin, j’allais sur les
genoux de mon père et je tenais le volant » )
Un jour, en course, le papa a deux secondes de distraction et se
tue. Ronald est très triste, mais aussi un peu fâché parce que son papa a été
distrait et donc, qu’il les a abandonnés. Quand il va sur la tombe de son papa,
il lui dit parfois « T’es parti … t’es un sale con »
Puis, il pense qu’il est le plus sale gamin du monde pour penser des choses si
méchantes. Un jour, Ronald ose en parler à sa maman qui lui répond « Je
te comprends … tu es fâché parce que tu l’aimais beaucoup … ça m’est
arrivé à moi aussi de lui dire des gros mots »
Histoire
construite ensemble, je le rappelle, et qui m’a semblée contribuer à ce que
Robin comprenne sa propre agressivité et s’en sente moins coupable. A la séance
suivante, sa pulsion de vie, sa résilience ont pris le dessus et il m’amène le
dessin du petit garçon et de sa fleur ; il l’arrose, il l’aime.
On ne parlera plus que sporadiquement des diables, qui viennent encore de loin en loin l’embêter, mais avec qui il a pris l’habitude de mener des dialogues musclés.
Pour
le « pousser » un peu, j’imagine un second dessin, où un voleur vient
la nuit pour prendre la fleur du petit garçon, et la cacher très loin dans une
caverne.
Mais
Robin fera récupérer la fleur, après que l’enfant, tout seul, a emprunté le
revolver de sa mère : il tirera plus vite que le voleur, qui a pourtant un
bazooka. Robin commencerait-il donc à reprendre confiance dans le pouvoir
protecteur des adultes, via sa mère et le revolver de celle-ci ( peut-être
bien réel, au demeurant ! ) ?
Sa
mère me rapporte le comportement difficile et opposant de Robin à la
maison : avant, c’est face à son père qu’il filait doux. On en parle, on
parle de la valorisation de l’enfant et des règles. J’ajoute pour Robin que ce
n’est pas toujours drôle pour des grands garçons costauds d’obéir à une femme,
mais que c’est ainsi, quand le papa est mort, et que son papa, dans le ciel,
lui demande certainement de le faire. Je savais aussi, par ailleurs, que la
relation père-mère n’était pas faite de domination-soumission, et je peux donc
évoquer à Robin combien son papa, lui, était gentil avec sa maman.
Après
cela, Robin ira de mieux en mieux et se montrera même oedipien, sensuel avec sa
mère, en lui disant qu’il veut se marier avec elle et en l’invitant à danser.
Je
termine cette évocation par un dernier extrait, qui donne beaucoup à réfléchir
quant à la constitution de l’Idéal du Moi, si l’on veut bien se souvenir qu’il s’agissait du fils adulé
d’un grand truand.
Robin,
seul, me raconte que sa maman lui a parlé de Dieu … il en a compris qu’un
homme s’était pendu un jour à une croix. Le dialogue s’éteignant, je dessine un
petit Nounours et je lui propose de
raconter une histoire à partir de là. Robin va s’identifier au Nounours. Il me
redessine alors, en haut, l’homme pendu à sa croix « de l’autre côté de
la porte de la mort ( sic !) … Il a fait quelque
chose de très grave, tué des gens, et il s’est pendu pour demander le
pardon » De péripétie en péripétie, le nounours délivrera cet homme,
en vainquant les diables dissimulés autour de la porte de la mort.
Puis,
l’homme sera opéré, malgré fleuves de sang qui coulent, par le nounours devenu
docteur et moi qui aide ce nounours.
Il
est bien reconstruit dans toute sa puissance. Finalement, l’homme promettra
d’être bon et résistera à la tentation de voler.

Robin travaille-t-il mentalement sur le pourquoi de la mort de son père ? En arrive-t-il même à l’idée que c’est une punition méritée et qu’il vaut mieux conduire sa vie de façon plus morale ? Ce pourrait être intéressant, comme résultat … Il faut noter aussi le repentir de l’adulte ressuscité.
Le travail mental entre le Bien et le Mal, la folie et la raison, continue à osciller dans sa tête quelque temps : à une séance suivante, il raconte en souriant l’histoire d’un fou qui massacre tout le monde et coupe les gens en morceaux. Je lui propose de reprendre le rôle de Ronald, déjà évoqué, qui avait reçu trois missions de son père : tuer les fous, veiller sur sa mère et soigner les gens. Robin accepte avec enthousiasme.
Vers
la fin, les séances s’espacent. Un jour pourtant, les comportements de Robin se
tendent à nouveau, parce que l’on vient de retrouver l’assassin de son père. Je
demanderai à le rencontrer rapidement, mais il viendra avec des pieds de plomb.
Commentaire de la mère « Il n’avait pas fort envie de venir … Il
est triste, il redemande beaucoup son père » Ce sera l’occasion pour
moi de reconnaître positivement ses sentiments : Moi, je ne suis pas son
papa, mais simplement un docteur – ami - ; alors parfois, quand
on est très triste, on n’a pas envie de voir ses amis. On préfère rester avec
la personne disparue et parler avec elle. Sourire de Robin.
Traumatismes
psychiques ; angoisses traumatiques ; PTSD ; vécu subjectif
post-traumatique ; agression violente ; assassinat d'un parent ;
home-jacking.
Notes.
[1] Jean-Yves
Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite
à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain. Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : www.jeanyveshayez.net
[2] Comme certaines catégories de maltraitance sexuelle ;
des faits de guerre…
[3]
Nos deux services, de psychiatrie et
de psychiatrie infanto-juvénile, ont organisé conjointement une petite unité de
crise, qui s’occupe principalement de problèmes traumatiques. Elle travaille
ambulatoirement, mais, bien coordonnée avec des services hospitaliers, elle
peut garantir une hospitalisation brève et transitoire si nécessaire ( Pr Dubois, Mr
Vermeiren, Pr de Becker )
si vous voulez en
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