Pratiques et intérêts sexuels des jeunes sur

 

 Internet and co

 

 

 

 

J.-Y. HAYEZ [1]    

 

N.B. Une bonne partie de ce texte a été publié dans la revue Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 2009, 57, 231-239. Nous recommandons aux psychologues, psychothérapeutes et pédopsychiatres francophones de s‘abonner à cette excellente revue. Il a été procédé à des mises à jour.


Après lecture de ce texte général, nous vous proposons la lecture de l’article Self sex video qui, à partir d’un courriel discute d’un application précise.


En plus sinistre, nous vous proposons aussi la lecture de l’échange de courriel  Courriers avec Mathieu où l’on peut constater que ces comportements se fixent parfois gravement.

 

Résumé : L’auteur passe en revue les principales occupations sexuelles des jeunes sur Internet : les échanges verbaux non-obscènes sur la sexualité, la fréquentation de la pornographie, le cybersexe activement mené et les rencontres dans la vie incarnée générées par Internet. Il procède ensuite à l’évaluation de ces comportements et à quelques recommandations destinées aux adultes.

 

Mots-clés : CYBERSEXE, adolescents et cybersexe, forums sur la sexualité,  pornographie, sites de rencontre, webcam, self sex vidéo, sexto.

 

Summary : The author describe the main teenagers’ interests and occupations about sexuality online. They are no-obscene discussions in the forums, consummation of pornography, active practical of cybersex and concrete sex-meetings generated from sex-encounter-sites. The author propose an evaluation of those comportments and makes some recommendations for the adults, parents and therapists.

 

Key-words : forums about sexuality, pornography, cybersex, encounter-sites, webcam.

 

Je distingue quatre catégories  de pratiques sexuelles on line :

 

I. Echanges verbaux non-obscènes autour de la sexualité

 

A. Sur les forums

 

Des échanges verbaux portant sur des thèmes sexuels sont bien présents sur les forums des sites prisés par les adolescents. Ils concernent des échanges d’informations, des partages d‘expériences ou de questionnements, tant concrets qu’existentiels. La limite avec l’échange obscène, qui provoque directement l‘excitation n’est pas toujours simple à démarquer ( «  Eh, les gens vs pensez koi de l’anulingus ? »)

 

Les sites prisés ? Je pense d‘abord et avant tout à ceux où les jeunes ont la certitude d’être entre eux, sans bon psy spécialiste des ados pour les guider, mais avec quand-même une modération basique exercée par des non-professionnels, non-moralistes, non-pervers.

 

L’un d’entre eux me servira de référence  paradigmatique dans cet article ( 80.000 inscrits francophones de treize à dix-sept ans, à peu près autant de filles que de garçons ).  Les forums « sexualité » (n’y) représentent (que) 12 % de l’ensemble des forums. Bien des questions s’y bousculent, depuis des interrogations sur l’anatomie intime, jusqu’à savoir comment  donner le plus de plaisir possible au partenaire, en passant par ce que les autres pensent de la zoophilie ( réponse la plus fréquente : « Beek ! »). Beaucoup sont avides de parler de masturbations, de coups de langue et de pénétrations en tous genres,

 

masturbation, plaisir jusk ou ?  de lola, 14 ans

Je voudrai s’avoir si vs arivé toute au nirvana quand vs vs masturbé. Je ve dire a vraiment jouir parce ke moi ca me fai du bien mai cé pa nn plu enorme, je croi pa ke j’ariv a vraimen jouir, é vou ?

 

 

 

 

Extrait du site sus mentionné, parmi de milliers d'autre … Lola reçoit des dizaines de réponses plus ou moins pertinentes.

 

Le langage est clair et direct ( encore que les francs échanges obscènes y soient censurés, de même que toute promotion des perversions les plus antisociales )  Ils connaissent et commentent en gens soi disant avertis pratiquement tous les recoins de la sexualité « normale » et déviante des adultes. Et pourtant, dans les sondages du site, 70 % de ces treize-dix-sept ans reconnaissent qu’ils n’ont jamais fait l’amour. Donc, pas mal de « frime » ! …  Pour tous, la sexualité agie, seul ou avec le consentement du (des) partenaire(s)  est un droit qui ne requiert aucune permission : je ne me souviens pas d’avoir lu que l’on faisait référence à l’avis des parents, qui ne sont plus positionnés ici, ni comme Loi, ni comme modèles de référence, ni même comme interlocuteurs intéressants. Beaucoup font référence au « droit du plaisir », mais partagé par les deux partenaires : ils ne plaident donc pas pour une sexualité égoïste. Les lois naturelles sont bien respectées ( pas de violence admissible ). Les rares références à des perversions ( par exemple zoophilie – « uro-scato ») provoquent la réprobation du  plus grand nombre. Bref, ils se font les chantres d’une sexualité  libérée, mais qui reste sociable et dans laquelle ils ne  plongent  cependant pas aussi vite qu’on ne l’imagine.

 

B. Et en d’autres lieux

 

Je me limiterai à deux illustrations :

 

◊ - Des échanges d’idées autour de la sexualité se produisent également dans les blogs créés par les adolescents, à partir des « coms » ( commentaires ) des autres face à tel thème ou telle image proposée. Ce n’est cependant pas l’objectif le plus central de la majorité des blogs ados, qui portent surtout sur la quête et l’exposition de leur identité ( ex-timité ) et, sur le partage avec d’autres d’intérêts quotidiens typiques de leur âge, voire sur des engagements socio-politiques.

 

◊ - Il existe enfin des websites pour ados clairement gérés par des adultes professionnels  de l’adolescence ( psychologues, sexologues, etc. ) Sur ces sites, des rubriques sont traditionnellement réservées à la sexualité ( informations, témoignages, questions-réponses par l’adulte ; forums avec participation ) Les expériences et les idées qu’y s’y exposent sont importantes et bien utiles pour ceux qui les posent, mais la fréquentation de ces sites est souvent bien plus minoritaire que celle des sites free évoqués plus haut : L’ambivalence et la méfiance des ados face aux « bons  adultes » n’est pas près de s’éteindre ! Seule une minorité, suffisamment confiante ou préoccupée par un problème jugé grave, s’adresse aux adultes pour avoir un dialogue et du répondant.

 

II. Fréquentation de la pornographie 

 

        
Elle connaît probablement un « pic » vers les débuts de la puberté, en tant que gourmandise récemment découverte et qui chatouille agréablement la montée hormonale du moment. A cette époque où monte l’ivresse sexuelle et le besoin de transgression, le grand nombre des usagers  va explorer beaucoup de thèmes, même pervers ou antisociaux, histoire de savoir de quoi il retourne et de bien défier secrètement les adultes.    

Au fur et à mesure que l’adolescence avance, pour le grand nombre toujours, cette fréquentation a tendance à baisser : c’est du déjà vu qui n’est donc plus très excitant ! Paresseusement néanmoins, une partie ouvre l’ordinateur au moment des séances de masturbation et fait défiler quelques images choisies : c’est plus économique pour le mental que de se créer des fantasmes érotiques perso, comme nous le faisions à l’ère préhistorique d’avant Internet ; Dame, aujourd’hui, c’est l’ère de la consommation où tout arrive tout cuit dans la bouche, si j’ose dire …

 

Une minorité d’adolescents se fixe malheureusement sur de la pornographie ordinaire au point d’en devenir dépendant. Et pour une minorité de cette minorité, c’est pis encore, c’est sur tel ou tel chapitre de pornographie perverse qu’ils peuvent se fixer. Les relations entre ces fixations à des images et une vraie sexualité sans retenue ou perverse sur le terrain de la vie de la vie sont variables : nombre de « collectionneurs » le restent en chambre, inhibés par la vraie vie. Inversement, chez tel ou tel jeune fragile, peu socialisé ou négativiste un passage à l’acte n’est jamais impossible,  avec la pornographie comme coup de pouce déclencheur, ou comme modèle à imiter à la virgule près … Je vous renvoie pour plus de détails à l’article « La confrontation des enfants et des adolescents à la pornographie »

 

III. Le cybersexe et les pratiques analogues

 

 

A. Je réserverai à l‘alinéa suivant la description des rencontres  à visée sexuelle générées par Internet, mais qui ont lieu dans la vraie vie, la vie quotidienne incarnée ; ici, je définis comme « cybersexe » :

 

◊ - des activités à finalité érotique, ou proches de celle-ci ;

 

◊ - activement voulues par leur protagoniste, spontanément ou suite à une sollicitation ;

 

◊ - qui ne se déroulent que sur le Net and co ( portables ; caméras, etc.)

 

Ces qualifications n’empêchent pas que l’ado soit parfois trompé par son (ses) cyberpartenaire(s) . Par exemple : tel préado qui se montre sur ou se masturbe à la webcam ne devine pas toujours que son image ou ses exploits pourront être diffusés sur toute la toile.

 

Quelques exemples :

 

◊ - Il y a les conversations franchement obscènes, faites pour  s’exciter, souvent sur un chatt public, dans un « salon » clairement dédié au sexe ou non. Elles peuvent aussi avoir lieu sur la messagerie privée de l’ado ( le plus souvent MSN ) L’interlocuteur est quelqu’un de son âge, voire un adulte à qui l’ado vient se mesurer sexuellement, ou de qui il veut arracher les secrets du plaisir (« grooming »)

 

◊ - Il y a les « sex-webcams » : même principe, mais il faut nécessairement passer par la messagerie privée, et l’acte accompagne la parole. Ici, ce peut être pour de l’argent que des filles font un sriptease pour de vieux voyeurs qu’elles ont aguiché. Souvent on ne montre pas son visage. Plus rarement, on le fait parce que ça excite et qu’on croit pouvoir avoir confiance en l’autre.

 

◊ - On peut aussi éditer, exposer ou diffuser des images ou des clips vidéos érotiques de soi, avec ou sans visage, avec ou sans partenaire. Elles peuvent être gardées en secret sur l’ordinateur personnel, sur un DVD, une clé USB.

 

La signification n’est pas toujours préoccupante : avant, les ados allaient se regarder nus devant un miroir … aujourd’hui, ils se font une petite vidéo bien  hard. Le problème, c’est souvent si les parents tombent dessus … c’est encore  plus la honte que d’être surpris en pleine branlette … C’est ce que je décris et  discute dans le texte Self sex vidéo  d’un préadolescent (http://www.jeanyveshayez.net/brut/715-wcam.htm)

 

◊ - Mais ces monuments d’art érotique peuvent être aussi exposés sur un blog, voire diffusés au vent de la toile ( pour les plus « exhib » ou les plus imprudents ) Ces derniers aspects du cybersexe dépassent le strict champ d’Internet : grâce aux petites caméras qui pullulent, et grâce aux portables, les  photos ou vidéos amateurs porno ( ou érotiques ?) amateurs peuvent largement circuler … il en va de même pour les textes obscènes : ici, les adolescents participent au sexting dont certains adultes sont friands, quand ils s’ennuient au bureau, et ils  s’envoient donc des sextos : Ils  peuvent le faire aussi bien à douze ans qu’à dix-huit. Malheureusement, les dérives sont fréquentes, ces témoignages obscènes sont vite utilisés dans la cadre de chantages, de harcèlement ou de vengeance … il y a déjà eu l’un ou l’autre suicide sur cette base.

 

◊ - Beaucoup plus sinistre ( mais rare ) : filmer l’humiliation ou le viol d’un autre par un petit groupe [2].

 

◊ - S’exhiber et se laisser photographier à la plage par un pédophile en quête de beaux corps ( certains préados adorent ça )

 

◊ - A un certain moment, et bien que la frontière soit floue, le mineur entre dans le domaine de la participation volontaire à la pornographie commerciale ( tel jeune ado accepte d’être « modèle » ), moyennant rémunération, chez un photographe lié à des réseaux ; ou alors, le jeune est volontaire pour participer à des activités pédophilies structurées incluant la prise de photos et de vidéos ( avec le risque de leur commercialisation ou d’une diffusion à des fins perverses )

 

B. Les motivations en jeu

 

Bref, le cybersexe et ses produits dérivés constituent un  fourre-tout  que l’on ne peut pas analyser ni évaluer de façon simplificatrice.

 

Quel est l’ordre de fréquence des pratiques existantes et quelle proportion de grands enfants et d’adolescents concernent-elles ?

 

A titre de pratique occasionnelle, probablement 10 à 15 % des préadolescents et des adolescents sont-ils concernés. De façon durable, nettement moins ( 1 % ? )  Par ordre de fréquence décroissante, il s’agit d’abord des conversations  obscènes et des pratiques sur webcam, avec des partenaires du même groupe d’âge ; viennent ensuite les self-pics ou self-vidéos mises en réserve à des fins personnelles ou pour un public très choisi ; puis le fait de se laisser photographier ou filmer très occasionnellement par un pédophile en maraude ( surtout les plus jeunes, à partir de dix – onze ans, quelques crédules ) ; enfin s’exposer sur un blog ( rarement avec le visage ) Le reste me semble beaucoup plus rare.

 

Ill. Brillant étudiant, extraverti, riche en copains et copines dans la vie incarnée, Maxime ( seize ans ) finit par me raconter qu’il lui arrive d’aller vagabonder sur des salons « cénar » [3]  de l’un ou l’autre chatt public. Là, il trouve toujours des partenaires des deux sexes, souvent plus âgés, pour mettre en scène son scénario favori : faire l’amour avec son frère ( dix-neuf ans ) et ses deux parents. « Ca m’excite à mort, me dit-il, j’ai déjà éjaculé sans me toucher ». Juste après, quand il pense pouvoir avoir confiance dans son co-scénariste, il aime donner un coup de téléphone ( sur le portable de l’un ou l’autre, pourtant inconnus ), puis se parler, rigoler un peu et, débriefer ce qu’ils viennent de faire : ça ne devrait pas déplaire à Serge Tesseron, au fond, cette manière de reprendre ses esprits et de commenter les images après les avoir agies …

 

Les motivations à l’œuvre chez ces jeunes sont variées. Je cite d’abord celles qui ne sont très probablement pas pathologiques lorsqu’elles ne sont actualisées que de façon occasionnelle :

 

◊ - Le narcissisme ; la fierté de son corps sexué ( voire de sa compétence sexuelle ) et le désir de se le montrer ou de le montrer à d’autres ( tendance exhibitionniste … ) ;

 

 

◊ - l’auto-érotisme ; un clip-vidéo de soi se masturbant entraîne une excitation sexuelle lors des masturbations subséquentes : le serpent qui se mange la queue, en quelque sorte …

 

◊ - la quête érotique partagée, à travers le spectacle de l’autre qui en fait autant …

 

◊ - du marivaudage « hard » : la prolongation des jeux sexuels de l’enfance ; avant il n’existait rien entre ceux-ci et « la première fois » : maintenant, on peut tâtonner ; même découvrir les réactions sexuelles de l’autre ( et surtout de l’autre sexe ) ; comment ça lui plait ou pas d’être dragué ; découvrir du vocabulaire érotique, etc …

 

◊ - le désir de défier l’adulte : lui montrer ce que l’on vaut sexuellement ; le dominer ; le faire mendier ; percer ses derniers secrets sexuels ( s’il en fait autant sur la webcam … )

 

Toutes ces motivations deviennent préoccupantes lorsque le jeune s’y fixe avec intensité, lorsqu’elles deviennent une condition nécessaire, contraignante et durable à son sentiment de se réaliser sexuellement et à son plaisir sexuel.

 

Il existe, par ailleurs, des motivations d’emblée plus préoccupantes :

 

◊ - Lorsque le jeune fait sciemment souffrir l’autre via le cybersexe: p. ex.,  humiliation si pas viol d’un tiers filmés à la caméra ; s’imposer à un beaucoup plus petit, en le désinformant, en le séduisant, etc …

 

◊ - lorsque le jeune monnaie répétitivement et intensément ses charmes. Ici il y a confusion dans les valeurs. Au sens technique du terme, c’est de la prostitution.

 

IV. Faire des rencontres à finalité sexuelle dans la vie réelle

 

A. De quoi s’agit-il ?

 

Certains ados utilisent des applications d’Internet pour initier des rencontres où le sexe constitue une dimension importante et qu’ils espèrent concrétiser dans la vie réelle. Ils cherchent en effet un partenaire et éventuellement d’éventuels et successifs partenaires souvent, mais pas toujours, de leur groupe d’âge :

 

◊ - intéressés par un ( ou des) strict(s) « plan Q » sans engagement affectif  ;

 

◊ - intéressés par une relation totale, incluant amour et sexe ; la seconde dimension est clairement annoncée à l’avance ou non. L’inverse existe au moins aussi souvent : l’attachement amoureux finit par s’installer s’il y a harmonie sexuelle.

 

Comment procèdent-ils ? Un peu via leur messagerie privée, leurs blog, les chatts et forums publics, en y vagabondant dans des « salons » dédicacés au sexe. Davantage via les bons sites pour ados : il y existe toujours des pages où chacun peut déposer son profil, expliquer qui il est et ce qui l’intéresse, mettre une photo, … Alors les âmes-sœurs potentielles se mettent en chasse.

 

Les réseaux sociaux comme Face book ou Myspace peuvent également être utilisés dans cette perspective.

 

Mais certains ados, davantage poursuivis de l’intérieur par la pression du sexe, franchissent hardiment un pas de plus : on les voit s’aventurer dans des sites de rencontre pour adultes, même à finalité clairement sexuelle. S’il faut plus de dix-huit ans pour y entrer, ils mentent sur leur âge. C’est le plus souvent le cas d’ados dans la seconde adolescence ( à partir de quinze-seize ans ), notamment ceux qui aiment le sexe avec des adultes ( être initié par une femme mûre, ça ne se passe pas que dans les romans … )

 

Les jeunes qui se reconnaissent comme gays et lesbiennes ont parfois plus de mal que les autres à trouver facilement in partenaire concret : leur proportion sur ces sites de rencontre, ados et autres, est donc assez élevée ( 20 à 25 % des demandes sur le site ado qui nous sert de référence )

 

Il existe d’autres moyens qu’Internet, bien commercialisés, pour faire des sex-rencontres et les ados les utilisent aussi à l’occasion : via appels téléphoniques, voire chatts télévisés ( sur MTV francophone par exemple ), etc …

 

B. Evaluation de ces pratiques

 

Ces comportements doivent-ils être considérés comme préoccupants ou restent-ils indicateurs d’un bon développement, avec des ados suffisamment futés pour utiliser des outils contemporains qu’après tout, les adultes leur proposent ?

 

J’y reviendrai en dernière partie de l’article. Pas de réponse générale, bien sûr !

 

Limitons-nous à avancer ce que probablement vous deviniez déjà : serait préoccupant l’ado qui, à travers ces pratiques, s’avérerait esclave de plaisirs sexuels et uniquement d’eux, surtout s’ils sont déviants. Autant pour celui qui ne saurait jamais s’engager affectivement avec un partenaire de la vie incarnée.

 

A partir de la seconde adolescence en tout cas, le fait de désirer s’adresser à des adultes – hommes ou femmes – pour connaître des satisfactions sexuelles ou sentimentales ne me paraît pas pathologique en soi : c’est la diversité de la vie qui s’exprime, entre partenaires ici complémentaires et volontaires. Pourquoi admettre, avec juste un sourire entendu, qu’une femme de vingt ans épouse un « vieux » de cinquante-cinq, mais hurler s’il s’agit d’un ado pubère.

 

Pour mémoire, Marie a accouché à seize ans. Le père biologique était un être mûr, sage, bien plus âgé, puisqu’on l’appelait Dieu-le-Père. Et pour mettre en route l’enfant, il y a eu des manœuvres avec l’archange Gabriel pas loin d’être une FIV. De quoi calmer quelques vieux papes grincheux.

 

A l’ado donc de se montrer bien prudent et d’assumer aussi que la grande majorité de ces liens ont une durée plutôt brève.

 

V. Comment réagir à ces pratiques sexuelles ?

 

L’espace me manque pour une réflexion détaillée à ce propos. Je vous propose de lire deux de mes écrits et d’en faire la synthèse :

 

◊ - ce que je recommande aux parents ( et aux professionnels ) face à la sexualité des enfants, considérations largement applicables pour les adolescents également, que vous trouverez dans mon livre « La sexualité des enfants », Odile Jacob, 2004, p. 188 et suivantes.

 

◊ - Ce que je leur recommande à propos de l’utilisation d’Internet et les jeunes ... Voir  mon site www.jeanyveshayez.net le dossier thématique consacré à Internet.

 

Je me limiterai maintenant à quelques considérations générales :

 

Nous devons assumer que nous n’avons qu’un contrôle très partiel sur les comportements de nos grands enfants et de nos adolescents.

 

 

Ils prennent beaucoup de décisions sans demander notre avis, ouvertement ou secrètement, seuls ou en compagnie de leurs pairs. Une partie de ces décisions concerne leur vie sexuelle, avec ou sans transgressions. Cela vaut pour tous, y inclus ce petit(e) dernier(e), chérubin à qui nous donnerions le Bon Dieu sans confession.

 

Visons donc seulement à ce qu’ils restent « suffisamment bien » sociables sans nous faire d’illusions sur ce que nous ne connaîtrons jamais. Visée raisonnable qui peut s’opérationnaliser via : notre témoignage de vie, dont il faut espérer qu’il est lui aussi « suffisamment bien » sociable ; un dialogue de qualité, qui ose aborder le thème de la sexualité, du sens que nous lui attribuons, du bien-être ou de la souffrance qu’elle peut générer ; la mise en place de repères clairs, l’expression de nos attentes et de nos règles en veillant à ce qu’ils aient du sens et en sachant qu’ils ne seront jamais complètement pris en compte ; une présence matérielle et spirituelle bien dosée dans la vie des jeunes, ni trop, ni trop peu.

 

B. Il nous revient encore de nous intéresser positivement aux nouvelles technologies, et notamment à Internet, aux portables, aux images et aux clips vidéo et à tout ce que l’on peut en faire : utilisation poétique, informative, humoristique, transgressive ; transformations ; circulations multiples, etc. Au-delà de notre intérêt participatif, nous pouvons dialoguer avec les jeunes sur le droit à la vie privée et sur les usages inattendus des images : instruments de marivaudage, de sexualité, de commerce ou d’agression d’autrui, etc.

 

Ceci s’inscrit dans le cadre d’un dialogue plus vaste, qui ne s’improvise pas avec l’entrée du jeune dans l’adolescence. Internet, les valeurs de vie, le sens que nous attribuons à la nudité ou à la sexualité pourraient en être des composantes, échangées par petites touches, depuis précocement dans la vie de l’enfant.

 

A l’intérieur d’un tel dialogue, comment évaluons-nous les comportements qui ont été décrits dans ce texte ? Il ne me revient pas de le décréter à la place des lecteurs, et c’est probablement variable d’une famille à l’autre. Je conçois qu’existent des attitudes de tolérance plus ou moins souriante à propos des comportements et des motivations les plus banals que j’ai évoqués. D’autres familles peuvent s’avérer plus exigeantes. Et le thérapeute aussi peut y aller de son témoignage personnel, et encourager le jeune à installer ses projets dans un cadre sociable. En l’aidant à ne jamais confondre obéissance ou désobéissance à des normes, adhésion ou non à des valeurs de vie fondamentales, autour du respect de soi et des autres, dans sa dignité la plus fondamentale.

 

ILL. Hugo ( treize ans ), élève bien motivé de troisième année au collège, s’affronte beaucoup à sa maman ; ils aiment jouer au jeu « Qui sera le plus tout-puissant ? », et un sourire discret leur échappe parfois lors de leurs affrontements les plus homériques. Hugo est enragé par les incessants contrôles ou tentatives de contrôle de sa mère et est peu sensible à ses propres provocations. Encore assez « bébé » ( « his majesty the baby » ) jusqu’il y a peu, voici qu’il se met à vivre sa toute jeune adolescence ; certains indices me font penser que sa sexualité naissante le démange et le préoccupe à la fois. J’aborde donc de front la question ( « Comment ça se passe, pour le moment, avec ta sexualité ? » ) et Hugo est bien vite en veine de confidences. Assez excité, il me raconte qu’il va consulter « de temps en temps » des sites pornos où des femmes se font pénétrer par des objets les plus variés ( en ce inclus pour l’une d’elles – « Vous n’allez pas me croire, me dit-il » - un cône de signalisation ( le début, je suppose … ) dans le cul. Je ne peux pas m’empêcher de penser « Ben oui, elle l’a dans le cul », et d’exprimer plus poliment  « Quelle vengeance tu prends sur les bonnes-femmes toutes puissantes avec tous ces machins qui entrent dans leur corps ». Hugo éclate de rire tout en protestant « Non, non, non  » d’un air où il semble me dire « Comme vous avez l’esprit mal tourné » Mais juste après cette interprétation un rien hard, nous avons un dialogue sur la pornographie. Il me dit lui-même qu’il sait bien que ce n’est pas de l’amour. Je lui ajoute « Maintenant que tu as vu qu’on pouvait venir à bout d’une bonne femme, es-tu sûr que tu dois continuer à aller voir ces sites où des vrais gens se dégradent ? »  Et notre dialogue se continue …

 

C. Il peut encore nous arriver, bien rarement il est vrai, d’être confronté à une pratique réellement abusive : par exemple, être mis au courant de l’humiliation filmée d’un tiers par un petit groupe. Mis en face des auteurs, il revient au thérapeute de maîtriser ses émotions et de chercher à comprendre. Le signalement pur et simple serait pour lui une façon de se décharger à bon compte de ses responsabilités directes et de ses émotions négatives.

 

Comprendre ? Dans le petit groupe auteur, tous les jeunes n’ont pas n’ont pas le même statut ni les mêmes motivations. Peut-être le meneur est-il plus perturbé que les autres, et relève-t-il d’une approche plus spécialisée ? Peut-être les autres sont-ils de jeunes adolescents ordinaires entraînés à cette mauvaise action par certaines caractéristiques de la psychologie des groupes. S’il faut rappeler la Loi, qui interdit la destruction d’autrui, et exiger de tous une sanction-réparation, c’est bien plus le dialogue, le soutien et la réponse à leurs besoins personnels qui les aideront à mieux fonctionner à l’avenir !

 

D. Moins rare : si le jeune nous identifie nous, les professionnels, comme dignes de confiance et vraiment ouverts à l’écoute de ses vrais embarras, il nous fera plus facilement part de telle ou telle situation  préoccupante, dont il redoute les conséquences : Il a éjaculé sans précaution sur la vulve de sa petite copine et a peur qu’elle ne soit enceinte ; il « fait des choses » avec un plus jeune et n’est pas fier de lui ; il a été piégé à la Webcam et ses exploits masturbatoires pourraient bien faire les délices des  pervers du Net ; peut-être même le fait-on chanter ; il a accepté de l’argent d’un adulte pour être filmé nu(e), dans le cadre d’un RV pris sur le Net …

 

Comment gérer ces confidences, bien contemporaines dans le cadre d’entretiens psychologiques ou de psychothérapies ?

 

Une fois évoqué par le jeune son embarras, il demeure rare qu’il s’agisse d’une vraie urgence : Nous pouvons donc nous donner le temps de bien comprendre, quitte à recevoir le jeune à haute fréquence ( sous un prétexte quelconque ) La confidentialité reste une valeur, que je sache, et il ne va donc pas de soi que nous devions nous précipiter sur les parents pour les mettre au courant, pas plus que sur des agences sociales, ou sur les institutions de police ou de justice.  L’inverse n’est pas plus certain : Il faut vraiment bien réfléchir aux dangers futurs [4] que court le jeune ou qu’il fait courir à autrui et à  l’efficacité plus grande que nous attribuons à ceux qui seraient informés, seuls motifs valables pour sortir de la confidentialité avec ou sans le consentement du jeune.

 

Pour sortir du mauvais pas où il s’est mis, le jeune pourrait parfois réfléchir tout seul et modifier certains comportements, en échangeant des idées avec nous et en s’appuyant sur nos encouragements : c’est la voie la plus simple !

 

Parfois, il aurait bien besoin d’aide extérieure ( ses parents … un service de police spécialisé en informatique, etc. ). Nous pouvons prendre des renseignements et accroître notre propre information, par exemple, en présentant nous-mêmes le problème de façon anonyme à un policier spécialisé. Par la suite, nous discuterons avec le jeune et pèserons avec lui le pour et le contre de parler de son problème au dehors.

 

Parfois enfin, le jeune s’est mis dans un mauvais pas irréversible : je ne vois pas très bien comment nous pouvons vraiment faire en sorte que soit rattrapée une image qui vagabonde déjà sur la toile. A nous alors de travailler sur ses angoisses et son sentiment de honte, à lui redonner confiance en lui, et aussi l’envie et les moyens d’être plus prudent à l’avenir.

 

« cette toute jeune adolescente a voulu faire une sex-webcam …

mais sur qui donc est-elle tombée ? »

 

Je ne détaillerai pas ce que peuvent faire les parents ou d’autres éducateurs ( par exemple, les enseignants ) lorsqu’ils sont confrontés à de telles préoccupations. Ce que j’ai dit à propos des psychothérapeutes peut inspirer leur action. Le concept de confidentialité, ici, est remplacé par celui tout aussi important de discrétion. Ils ont également la responsabilité directe de décider s’il faut sanctionner ou non.

 

 

si vous voulez en discuter avec moi

 

Pour télécharger en Word 2000

 

 

Notes

 

 

 



[1] Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be.

Site Web : http://www.jeanyveshayez.net/

 

[2] On peut y adjoindre la pratique du happy slapping.

 

[3]  C’est à dire salons de chatt dédiés à la mise en dialogue de scénarios sexuels.

 

[4]   Par exemple, il a donné ses vraies coordonnées sur le Net et on le harcèle ou le fait chanter.