J.-Y.
Hayez [1]
Ce
texte reprend un exposé fait le 09/11/09 aux Facultés universitaires Notre-Dame
de la Paix, à Namur, lors de la journée d’études organisée par l’association
des professeurs émérites, pour célébrer le 20e anniversaire de la
chute du mur de Berlin : « Franchir les murs-Jeter des ponts »
Cet article a été publié en 201O dans le Revue des questions
scientifiques des FUNDP, 2010, 181-1, 67-80.

Pour cet enfant de la rue, sniffer de la colle dans la plus
parfaite indifférence, une autre manière d’être derrière le mur
§ I. Lorsque l’enfant va bien
L’enfant en bonne
santé mentale est clairement « social » Il est même
bio-psycho-social. « L’autre » fait régulièrement partie de sa vie,
plus ou moins intensément, via de multiples types d’interactions. L’autre
s’introduit même dans son psychisme,
sous forme de paroles ou d’images expérientielles qui ne sont parfois que de
bons ou de mauvais souvenirs, mais parfois aussi de profondes sources
d’influence pour orienter sa vie d’enfant. En bonne partie d’ailleurs, ces
sources d’influence intériorisées ne restent pas en lui comme des « corps
étrangers parasites » … elles se transforment en lui, elles
deviennent une partie de son identité : ainsi s’opère la transmission
psychique intergénérationnelle, au moins aussi puissante que la génétique.

Extrait de la guerre des boutons,
(Y. Robert, 1961) Comme c’est gai d‘attaquer en bande, euh dépouillée de tout
artifice, ceux du village d’en face !
Inversement, l’enfant
en bonne santé mentale peut également se passer de la présence des autres externes
une partie de temps de sa vie, et ceci d’autant plus qu’il grandit.
Il sait et aime faire
des retours sur soi, tout seul pour penser, méditer, rêver, imaginer. Il sait
s’occuper sans aide pour jouer, se distraire, se faire plaisir, voire même, de
plus en plus, pour effectuer un travail scolaire. Il apprécie souvent de se
débrouiller tout seul et – petit retour vers l’autre – beaucoup
aiment que cela se sache et se respecte. Le grand pédiatre et psychanalyste
anglais Winnicott faisait même de cette dimension de l’aloneness [2]
un indicateur important du bon développement affectif de l’enfant.
Ainsi dans la vie
réussie de celui-ci comme dans les nôtres, existe-t-il des allers-retours, une
dialectique entre le désir d’être en société et celui de jouir de son intimité.
Les autres externes sont régulièrement recherchés, comme source d’affection, de
savoir, d’aide, de sécurisation, de plaisir partagé. En même temps, l’enfant
qui va bien est de moins en moins naïf : il sait que le monde extérieur
n’est pas entièrement bon, et qu’il y a des autres dont il faut se méfier,
voire qu’il faut combattre. Vivent la force et la prudence ! Et à d’autres
moments, il a envie d’être seul, évoluant dans un jardin secret ou en tout cas
discret dont lui seul possède la clé : le petit doigt de sa maman ne sait
donc plus tout …

Savoir se faire plaisir toute seule !
§ II. Une première catégorie d’enfants préoccupants
A. Ce sont ceux
qui, sur des durées significativement longues, ne peuvent pas se passer de la
présence externe des autres. C’est le cas, par exemple, des enfants :
- Perpétuellement
anxieux, ne supportant pas les petites séparations de la vie ( par exemple
lors de l’endormissement ) ou imaginant des agressions ou des abandons
partout.
- Possessifs,
exigeant d’être « tout », souvent pour un parent de leur choix, ne
supportant pas qu’un tiers vienne partager la relation. Jalousie féroce et
durable tant envers les enfants cadets, que – s’il est un garçon –
envers son père ou le nouveau compagnon de sa mère.

- Passifs à
l’extrême : ils ne prennent jamais d’initiative, ni pour leurs loisirs, ni
pour leur scolarité. « Il faut » s’asseoir de longues heures à leurs
côtés, vivre à leur place, être élève à leur place.
Et l’on rencontre
aussi des ados qui ont besoin de s’étourdir en permanence avec des copains et
des amis plus ou moins stables, parce qu’ils ne supportent pas la solitude,
l’incertitude de vivre, les moments de tristesse inhérents au déroulement du
temps. Bah, faire la fête en permanence avec les autres, c’est déjà mieux que
se noyer tout seul dans l’alcool ou les drogues, même si, bien sûr, vodka et
joints circulent régulièrement dans ces joyeuses bandes festives.
B. Dans la
majorité de ces situations où l’appel fait à l’autre est excessif, ce
dernier non plus n’a pas su et ne sait parfois toujours pas jouer un rôle de
renforcement de l’individualité créatrice de l’enfant : il s’est laissé
trop faire par celui-ci plutôt que de le renvoyer à lui-même. Parce que
lui-même anxieux, parce que lui-même en manque affectif et en recherche de
consolation, parce que lui-même trop sûr de lui ou autoritariste l’adulte, ici,
s’est imposé comme une nécessité dans la vie de l’enfant.
Et une fois que trop
de symbiose s’est créée, pas facile qu’un tiers - un professionnel de
l’enfance par exemple - invite à remettre de la distance sans faire peur
ni donc sans créer une solide résistance bilatérale au changement.
§ III. La catégorie inverse : les enfants
derrière le mur
Comme pour la
catégorie précédente, je ne parlerai ici que des enfants qui s’y replient pour
de longues durées.
En tant que
comportement transitoire, c’est beaucoup plus commun. Tout parent intuitif sait
que « quand quelque chose ne va pas » nombre d’enfants se réfugient
quelques jours … une semaine ou deux … derrière un mur : ils
s’isolent, deviennent plus taiseux, moins créatifs et sont souvent de mauvaise
humeur. Signal d’alarme quasi infaillible que les adultes attentifs et
disponibles décodent bien.
I. Certains
problèmes somatiques peuvent-ils entraîner des retraits significatifs et
longs ?
A. Les enfants gravement malades, éventuellement en phase
terminale, n’ont plus toujours assez d’énergie ou/et souffrent parfois trop
pour bien communiquer. Si nous voulons bien les accompagner, avec la
délicatesse que requiert leur état, il ne faut cependant pas sous-estimer
l’importance des facteurs psychologiques qui emmurent, comme le désespoir, la
colère rentrée contre l’injustice du sort et l’impuissance des adultes,
l’impression ou la peur d’être abandonné, une contrainte intérieure – ou
un désir – vers le non-dit, en miroir des non-dits des adultes ( on
ne parle pas de la mort ! ), le désir de rester en soi-même, de
penser et de rêver pour soi, dans ce qui reste d’un jardin personnel
inaccessible aux adultes.
B. Les jeunes souffrant d’un retard mental important ont des
instruments de perception et d’expression de soi très déficients. Leurs
familiers savent néanmoins bien qu’ils restent sensibles aux expériences vécues
et désireux et aptes à communiquer, mais avec leurs pauvres moyens ( un
sourire … un gémissement … un relâchement ou une crispation
corporelle à bon escient )
C. Les enfants et adolescents souffrant
d’autisme ou d’un trouble approchant, dits du spectre autistique, ont des
relations sociales presque nulles, incomplètes ou erratiques. Dans les formes
les plus avérées, de graves dysfonctions neuropsychologiques les empêchent de
comprendre, en un tout synthétique, tous les éléments d’information que leurs
organes sensoriels perçoivent. Donc, pas de représentation mentale de synthèse
et à fortiori pas d’intelligence sociale, c’est-à-dire pas d’idée de ce qui se
passe dans le psychisme de l’autre, de ses intentions non-dites et de ses
sentiments. Pas ou peu de capacité d’exprimer de façon globale ce qu’il pense,
ce qu’il demande, ce qu’il éprouve : ça sort erratiquement, sans
cohérence ; un certain nombre n’a d’ailleurs même pas accès au langage. Je
résume ce que je pense de l’autisme sur mon site, sous le lien www.jeanyveshayez.net/mys-au2a.htm
A partir de cette
grande difficulté de communication, on déduit un peu vite que le jeune autiste
« vit dans son monde » et n’a aucun intérêt pour l’autre.
Voire ! C’est bien plus d’une incapacité douloureuse qu’il s’agit. Celles
et ceux qui vivent au quotidien avec eux savent combien ils peuvent être
sensibles à quelques personnages familiers et à quelques rites relationnels
bien répétitifs.
Dans le film What’s
eating Gibert Grape ? (L. Hallström, 1993) Leonardo de Caprio joue
admirablement le rôle d’un autiste adolescent de haut niveau. Apparemment
capable de se débrouiller seul pour les petits gestes de la vie quotidienne.
Mais voilà, son grand frère avait pris l’habitude de l’essuyer et de le sécher
après le bain du soir. Un soir, le grand frère a un rendez-vous amoureux et
fait promettre au petit de se mettre en pyjama. Las, quand il rentre, quelques
heures après, le jeune autiste, tout recroquevillé, est occupé à claquer des
dents dans la baignoire dont l’eau est glacée : il attendait son frère.

Jonnhy Depp, le grand frère, et Leonardo di Caprio, le jeune
autiste
D. Lors d’une autre redoutable maladie mentale,
la schizophrénie, un large repli angoissé sur soi est de règle ; les
contacts avec autrui se raréfient et deviennent étranges et erratiques. La
schizophrénie est très rare avant quatorze-quinze ans ; elle apparaît
plutôt lors de la seconde adolescence, sous forme insidieuse et moins
fréquemment, via une crise princeps tout de suite impressionnante. Très
probablement sous le jeu de déséquilibres neurochimiques, le système de pensée
du jeune s’effrite significativement et vole même parfois en éclats :
confusion mentale ( perte des repères, de l’identité, de la
généalogie ), jusqu’au franc délire et aux hallucinations.
Dans ce contexte, la
rencontre avec l’autre devient très difficile. Le délire ou le pré-délire fait
que celui-ci n’est plus « reçu » pour ce qu’il est vraiment. Hormis
quelques cas marqués par l’érotomanie, l’autre est souvent perçu de façon
négative, comme un persécuteur potentiel, et le jeune l’évite et se barricade
dans ses angoisses psychotiques. Il s’y barricade : c’est l’issue de loin
la plus fréquente. L’issue inverse où il attaque, jusqu’à tuer les ennemis
concoctés par son délire, est beaucoup plus rare, même si la Belgique en a très
vraisemblablement connu une illustration particulièrement horrible en 2009 dans
une crèche à Termonde.
Quant aux parents et
autres familiers, ce que vit le jeune schizophrène à leur égard est imprévisible.
Il lui arrive de les mettre purement et simplement au rang des personnages
hostiles. Dans d’autres cas, il peut rester attaché à certaines personnes et le
montrer maladroitement.
Djibah
(seize ans)
vit en institution résidentielle. Diagnostiqué schizophrène, fantasque, solitaire, passant sa vie à d'invraisemblables
bricolages à la Bettelheim, ayant le rendement intellectuel d'une première
année primaire, il ne pose cependant pas de problèmes
majeurs pour gérer son quotidien et se montre plutôt affectueux avec les éducatrices. Arrive dans le groupe Raymond
( douze ans ) qui attire vite l'attention sur lui. L'humeur de Djibah
s'assombrit ; si Raymond est sur son chemin, il le bouscule sans ménagements. Une nuit, l'éducateur de veille est
attiré par des cris perçants : Djibah a marqué le ventre de Raymond par
trois longues estafilades au cutter, qui restent heureusement superficielles. Écarté provisoirement du groupe, il y
reprendra sa place et l'on s'y montrera davantage attentif à son «
message ».
II. Bien plus souvent que ces atteintes surtout
organiques, ce sont des conjonctions défavorables de forces opérant dans les
dimensions organique, intrapsychique et sociale constitutives de l’être de
l’enfant, qui l’amènent à vivre derrière un mur. Il peut le faire de façon
globale, diffuse ou aller s’y abriter à certains moments et lors de certaines
thématiques de sa vie. En voici quelques exemples :
A. Les grands enfants et les adolescents peuvent vivre
des dépressions claires et nettes, à l’instar des adultes. Peut-être des composantes endogènes, des
prédispositions génétiques y sont elles à l’œuvre. Mais on découvre souvent
aussi chez eux la peur de grandir et d’entrer dans l’adolescence, l’impression
que la vie sociale et l’avenir sont absurdes. D’autres encore vivent très mal
des échecs répétés, notamment sentimentaux. Les parents n’ont pas toujours
commis de lourdes fautes éducatives, loin de là, mais ils ont à faire à des
enfants hypersensibles.
La perte d’énergie,
la perte de pétillance et de créativité, les idées noires, jusqu’aux idées
suicidaires, l’isolement social, l’angoisse et l’irritabilité sont quasi
toujours au rendez-vous. En annexe, je vous en propose une illustration
intitulée : « La lourde dépression de Jonathan »

L’image finale du film les
400 coups (F. Truffaut, 1959)
Antoine a fugué et se retrouve seul, face à la mer … ce jeune,
rejeté par sa famille, trahi par sa mère, ne se laisse pas vraiment aller à la
dépression.
B. D’autres enfants doutent en permanence de
leur valeur : « Manque de confiance en soi … mauvaise image
de soi … sentiments perpétuels d’infériorité » : voilà comment
les adultes qui les observent les (dis)qualifient. Parfois la source principale
du problème réside en eux-mêmes : ce sont des enfants prédisposés au
pessimisme et à la culpabilisation de soi, qui ont erronément interprété des
signes de leur entourage ou des expériences nouvelles : « Ne
plus être le préféré de l’instituteur comme l’année passée, c’est bien la
preuve que je suis un con »
Parfois, il n’y a pas
de fumée sans feu ; l’on constate alors que des membres importants de leur
entourage manquent d’amour à leur égard ou les disqualifient plus ou moins
subtilement. Et puis, ces enfants s’introspectent et évaluent comme négatifs
les comportements inadaptés qui expriment pourtant d’abord et avant tout leur
mal-être : un cercle vieux rigide s’enclenche alors !
Sur le terrain de la
vie quotidienne, voici donc des enfants moroses, peu créatifs, grincheux, vite
mécontents. Quand ils essaient quand même de réaliser une performance, ils la
ratent souvent par maladresse ou découragement. Ils se plaignent beaucoup, de
tout et de rien, et ont avec les autres des relations difficiles sur fond de
revendications et de mauvaise humeur ; ils indisposent tout le monde, le
perçoivent bien et finissent par se retirer sur une île déserte, parfois dans
une inaction entrecoupée de velléités, parfois avec un hobby qui les sauve
vaille que vaille du désespoir de ne rien valoir.
C. D’autres enfants vivent une honte intérieure
tenace. Elle est éventuellement couplée à
la culpabilité ( s’ils ont l’impression que c’est eux qui ont
commis une faute ) et à la peur : peur d’être jugés, agressés ou
exclus.
La honte, c’est la
crainte d’être exposé, nu et ridicule et d’être montré du doigt par les autres
qui se moquent ou se proclament déçus.

C’est un
« vécu » en recrudescence, aujourd’hui où l’image est reine, où l’on
n’arrête pas d’être vu – souvent sans le savoir – et susceptible
d’être exposé au jugement des autres, à leur admiration … ou à leur
risée !
Honte pour la famille : honte d’être pauvre et sans
les mêmes fringues que les autres, honte d’avoir une mère alcoolique, un père
en prison, un frère très retardé mental …
Honte pour soi : avoir fait des choses vraiment
mauvaises (l’abus sexuel d’un petit par exemple), mais aussi avoir les oreilles
décollées…ou la maladie des tics ; être trop intello ou trop bête
pour la moyenne du groupe des autres : tout peut être source de honte, en
ce siècle de peoplisation où l’on
demande de plus en plus à l’enfant de briller et d’avoir un rendement maximal.
Il est évident que la
honte coupe de la joie d’aller vers les autres (à l’école, au sport …) et
amène l’enfant à trouver mille prétextes pour ne pas les fréquenter. A l’adolescence,
cette coupure peut s’accompagner d’anesthésies compensatoires ( dépendance
à l’ordi, alcool, drogues …)
Malheureusement, un
certain nombre de ces jeunes porteurs de « la honte » sont
particulièrement maladroits dans leurs rapports avec les autres, qui remarquent
d’autant plus vite des différences soi-disant à la baisse qu’ils n’auraient
peut-être pas aperçus autrement. Alors, les premiers deviennent vite les
boucs-émissaires des seconds. Ce phénomène de bouc-émissairage entre jeunes
semble en recrudescence, notamment dans les écoles secondaires. Il n’est pas
bon d’y être un « rej » (rejeté) Alors, brimades, vexations et même
harcèlement à domicile (merci la technologie) s’abattent sur la victime.
Peut-être d’ailleurs les bourreaux sont-ils eux-mêmes mal dans leur peau, plus
rejetés par un monde hostile qu’ils n’en ont l’air, mais allez le leur faire
comprendre ! Et les victimes, honteuses et terrorisées, mettent souvent
des éternités avant d’oser parler !
D. Enfin, l’existence d’angoisses de longue durée conduit souvent aussi au silence et à un certain isolement. Plus les enfants vieillissent, plus ils savent taire ce qu’ils vivent.
Que peut-il se passer en effet lorsque, d’aventure, ils sont maltraités ou agressés sexuellement, une fois ou à répétition, et lorsque, spontanément ou sous suggestion, ils se mettent à penser que, s’ils parlaient, leurs agresseurs pourraient se venger ou leurs familles vivre des catastrophes ?
Et autant s’ils sont rackettés … Ou encore s’ils se sont mis eux-mêmes dans des embrouilles favorisées par les temps modernes (dettes ; images sulfureuses sur Internet ; mauvais coup collectif …)
Il y a de grandes chances pour qu’ils se taisent, longuement ou définitivement. Et pour qu’ils essaient de donner le change et de mener une double vie, mais où manquent la pétillance, la joie, la spontanéité, le contact facile et détendu avec les autres.
Ils s’y réfugieront d’autant plus facilement que leur famille est elle-même en cause ou ne leur donne pas de bons modèles de communication authentique ni de protection, surtout dans les moments difficiles.
§ IV. Jeter des ponts : notre responsabilité
d’adultes
Impossible de passer
en revue tout ce que nous pourrions dire et faire pour bien accompagner et
l’enfant en souffrance derrière son mur et souvent, sa famille. Je m’en
tiendrai à énoncer quelques principes :
I. Pour et en nous-mêmes, accepter de nous
représenter l’existence possible d’une souffrance morale chez l’enfant.
Ne pas nous en tenir
à une angélique imagerie d’Epinal, qui n’a jamais correspondu à la
réalité : celle de l’enfant insouciant, toujours heureux de vivre et
reconnaissant envers ses parents, innocent, ingénu, échappant aux soucis du
monde.
Aucun enfant n’y
correspond, pas plus les enfants étiquetés comme défavorisés que nos propres
enfants et petits-enfants au sourire si désarçonnant.
L’enfant est très
sensible aux remous émotionnels et à l’adversité qu’il rencontre. Il pense sa
vie, pas toujours avec réalisme, plus souvent avec angoisse, fruit de son
imagination du moment, qu’avec des lunettes roses innocent. En secret, il n’est
pas rare qu’il se persuade qu’on ne l’aime plus, que ses parents vont
l’abandonner ou qu’il va aller en prison pour une peccadille.
Sachons donc
l’écouter sans a priori, sans vouloir le reprendre ou le consoler trop vite
parce que nous ne pouvons pas supporter la partie noire de son monde
intérieur. A la question « Que penses-tu de … ? »
« Que ressens-tu quand … ? », il devrait avoir le droit
de répondre ce qui est vraiment en lui, quelle qu’en soit la tonalité.
II. L’enfant qui souffre moralement le donne souvent
à voir. Pour qui sait s’arrêter et le prendre en considération sans a priori,
les signes sont nombreux, si pas toujours spécifiques : changements
« à la baisse » dans son style de vie, fléchissement scolaire, ainsi
que de la qualité de ses activités préférées ; sentiments nouveaux
d’angoisse, de tristesse ; colères nouvelles et inattendues ou
irritabilité diffuse ; appauvrissement des relations sociales, fuite des
adultes, isolement, etc …

Dans le film Pelle le conquérant
(B. August, 1988) Pelle et son papa, misérables exilés économiques au Danemark,
se soutiennent mutuellement comme ils peuvent. Pourtant, à douze ans, Pelle
quittera son père, après avoir gravement serré sa main pour aller faire sa vie
en Amérique.
A. Sachons donc
aller vers lui avec délicatesse et lui faire savoir que nous sommes toujours
là, désireux qu’il se sente bien, prêts à l’écouter s’il souhaite parler de
quelque chose de difficile.
Et s’il parle, soyons
ouverts à ce qu’il va dire : le centre de sa souffrance n’est pas
nécessairement ce que nous imaginons !
B. S’il accepte
un tant soit peu notre présence, la patience constitue une vertu
essentielle : aller à son rythme ; commencer à parler de choses et
d’autres qui l’intéressent ; l’apprivoiser ; suggérer doucement telle
ou telle source possible de soucis, que nous croyons deviner et dont il ne
parle pas spontanément ; ne pas lui faire violence s’il se tait [3].
Tout cela, je le
redis encore, sans jamais blesser sa manière spontanée de parler ni le contenu
de ses dires ! Si un enfant se sent coupable d’avoir subi passivement une
agression sexuelle, écoutons-le d’abord humblement parler de sa
culpabilité ; aidons-le à en déployer les tenants et les aboutissants ;
ajoutons « C’est comme cela pour toi, c’est comme cela que tu le vis »
Plus tard, il sera toujours temps de nous différencier respectueusement :
« Tu sais, moi, je vois les choses autrement » C’est tout
autre chose que de lui asséner : « Tu ne dois pas te sentir
coupable » presqu’avant qu’il ait ouvert la bouche.
Si tel enfant est
dépressif, à l’instar de Jonathan, il a besoin d’une présence soutenue,
discrète et effective, à travers laquelle il constate que nous ne le laisserons
jamais tomber. Ici aussi, il faut écouter : écouter son silence parfois
très aride, ses idées noires, voire ses idées suicidaires ; l’aider à les
déployer et à les exprimer, de sorte qu’il ne se sente pas seul à les porter,
avec la honte et l’angoisse de les vivre dans le silence.
Et puis, pour lui
comme pour l’enfant qui se sent coupable, nous avons le droit et le devoir de
nous différencier, mais délicatement,
en évoquant nos idées sur le sens de la vie, sur les capacités que nous lui
reconnaissons mais auxquelles il n’est plus sensible maintenant, ou encore sur
le fait que toutes les dépressions se terminent tôt ou tard et que du ciel bleu
finit par revenir.
C. Quand nous
tentons de soulager la souffrance morale d’un enfant, soyons attentifs à ne pas
lui faire de promesses faciles, de celles que nous ne pourrons pas tenir. Il
n’est pas toujours possible de lui enlever la source de ses soucis : ses
parents continuent à se chamailler, son instituteur reste anormalement dur avec
lui, sa maladie de Gilles de la Tourette ne s’améliore pas beaucoup.
Certes, il est
souhaitable que nous mettions d’abord de l’énergie à améliorer ces sources mais
sans lui dorer la pilule, comme par exemple quand nous lui proposons des
stratégies d’adaptation qui n’en sont pas.
L’enfant a d’abord et
avant tout besoin de présence et de vérité, davantage que de fausses solutions
qui n’anesthésient que notre mal-être d’adultes !
III. Tous les enfants ne donnent cependant pas tous
leurs soucis à voir. Plus ils vieillissent, plus ils sont capables de mener une
double vie où ils gardent de lourds secrets pour eux, parfois même
définitivement.
Les fois où,
longtemps après, le secret est éventuellement éventé et l’abcès crevé, ayons au
moins la décence de ne pas leur faire reproche du long délai qu’ils ont mis à parler.
Il s’agit plutôt
d’écouter les bonnes raisons subjectives qui les ont poussé à se taire comme
ils l’ont fait. Et donc, de nous mettre
en question : les aurions-nous vraiment aidé s’ils nous avaient fait la
confiance de parler plus tôt ? Est-il
exceptionnel que nous nous réfugions une de ces bonnes hypocrisies
d’adultes où, finalement, son problème reste entier et où nous nous donnons la
bonne conscience d’avoir aidé ( des tranquillisants pour l’enfant plutôt
que de nous affronter vraiment à tel enseignant imbuvable … ) ?
Toutes les sources d’agression externe sont-elles vraiment réductibles ?
IV. Lorsque nous sommes responsables de l’éducation
de groupes d’enfants (à commencer par les fratries) soyons attentifs au pouvoir
d’attraction, d’accaparement mental si pas de séduction qu’exerce le
sous-groupe d’enfants à la fois sociables et extravertis.
Au détriment des
autres, qui indisposent par leur comportement perturbé et n’attirent que de
l’attention négative sur eux, mais aussi et encore davantage au détriment des
introvertis, des taiseux, des moroses, ceux qui n’ont pas tout de suite des
qualités pétillantes, tous les enfants derrière le mur dont j’ai parlé dans cet
exposé. Ils se font oublier.

Le temps étant une
denrée à durée déterminée, les autres en mangent une bonne partie et il n’en
reste plus pour ces enfants « rase-les-murs » ou derrière le mur. Et
alors, le cercle vicieux s’aggrave. L’inattention des adultes nuit à leur
stimulation mentale et les persuade encore un peu plus qu’ils sont sans valeur.
Ce qui ne signifie
pas que notre mission éducative soit de transformer tous les enfants que nous
accompagnons en un peuple d’extravertis. Dans la diversité du monde, chacun a
sa place : vivent donc aussi les introvertis, les méditatifs, les rêveurs,
ceux qui gèrent volontiers l’aloneness … pour peu que nous ayons
pris nos dispositions pour qu’ils se sentent bien dans leur état, en leur
montrant toute la valeur qu’ils ont à nos yeux. En gardant intact
l’investissement de leur personne et la relation avec eux.
§ V. En guise de conclusion
Favoriser la
sociabilité de nos enfants, ce n’est pas les inciter à s’investir dans une
grande quantité de relations superficielles, comme pour les « amis »
que l’on se fait sur Facebook.
C’est plutôt les
inciter à vivre une confiance suffisamment bonne et réaliste dans ce qu’ils
peuvent attendre de leurs proches et du monde.
C’est aussi les
encourager à être bons, à avoir le cœur ouvert, rempli de sollicitude pour
autrui.
C’est encore les
encourager à utiliser une bonne partie de leurs ressources pour construire
davantage d’humanité.
Et tous ces
objectifs, ce n’est pas par des moralisations ni par des règles que nous les
atteignons. C’est bien davantage par notre témoignage de vie, assorti à
l’occasion de dialogues et de commentaires authentiques.

Annexe
La lourde dépression de Jonathan
Jonathan, je l’ai accompagné entre ses onze ans – congé de Carnaval de la cinquième primaire – et ses treize ans – entrée de septembre en deuxième secondaire –, via des séances intensives de psychothérapie individuelle, couplée à des entretiens familiaux plus espacés. Durant cette longue période, il est resté pour l’essentiel à la maison, souvent tout seul, avec des petites visites aller et venues de sa mère, parfois chez ses grands-parents. Ni lui ni ses parente voulaient entendre parler d’hospitalisation psychiatrique, face à la perspective de laquelle Jonathan promettait qu’il allait se suicider et pour moi, qui suis d’un naturel pourtant serein, ce n’était pas une promesse en l’air.
Jonathan, enfant unique, surdoué
intellectuellement, présentait un mélange inextricable d’angoisse de séparation
et de dépression existentielle à l’aube de son adolescence. Il était très
partagé à l’idée de grandir, il avait très peur de la vie, l’avenir lui
paraissait absurde, toutes les petites frustrations et injustices de la vie le
blessaient beaucoup. S’ajoutait très probablement à ce tableau de souffrance
intra psychique une forte composante endogène de la dépression.
Lors des premières rencontres, Jonathan me dit
avoir peur d’un séjour d’une semaine en classe de forêt, programmée quatre mois
plus tard ; il raconte combien, lors de séjours analogues les années
précédentes, il s’est senti abandonné par ses parents et malmené par d’autres,
plus brutaux. Sur l’insistance de ses parents, présents en séance avec lui – au
début, il ne veut pas du
contraire ! – il ajoute combien il est peiné que la condisciple dont
il est amoureux depuis des mois « ne regarde pas sur lui » Bien motivé scolairement, il se plaint
encore de ne plus avoir de contact privilégié avec son instituteur, plus occupé
à préparer mille activités avec les « battants » qu’à se pencher sur
les introvertis. Il est saturé par la
quantité excessive de tâches scolaires : assez perfectionniste et
exécutant lentement ses devoirs, elles l’occupent trois, quatre heures par
jour ; il commente alors :
« Si c’est ça vivre, encore travailler trois heures après sept heures de
classe, je ne veux plus vivre » Ce n’est pas la première fois, ni à
fortiori la dernière, que lui traversent l’esprit des idées sur l’absurdité de
la vie, sur le fait qu’il encombre inutilement les autres et qu’il ferait mieux
de mourir.
C’est à cette époque aussi que je lui demande un
jour ce qu’il pense de lui et ce qu’il se dit à lui-même quand il se regarde
dans le miroir. Après un temps méditatif et incertain de réflexion, il me fait
cette merveilleuse réponse, toute simple : « Je ne suis pas comme
les autres »
Nous creusons
son idée, qui est centrée sur son intelligence lucide et solitaire, et sur le
mélange d’enrichissements personnels et de coupure des autres qu’elle entraîne.
En réponse à la question « Et ça te
fait quoi ? », Jonathan ajoute : « J’aime et je n’aime pas » Au fond, ce préadolescent de onze
ans, redoutablement lucide et encombré de ses découvertes, n’a-t-il pas déjà
l’intuition d’un volet fondamental dans notre destin « constituer un
exemplaire unique » Il lui reste à découvrir qu’on peut se faire aimer et tracer son chemin en étant différent.
Pendant plus de deux ans, j’ai tenu à
bout de bras Jonathan ainsi que ses parents. J’ai été véritablement inondé
par l’angoisse de ceux-ci et le désabusement désespéré teinté d’inertie de
celui-là. Cent fois je l’ai entendu dire que la vie était de la merde, qu’il
allait en finir, et que je ne m’occupais de lui que pour le fric. Mais il était
toujours là, fidèle aux séances et non-verbalement, il me serrait très fort la
main pour me dire au revoir. Je l’ai écouté, j’ai parfois essayé de focaliser
son attention sur d’autres centres d’intérêt que la dépression ; j’ai
reconstitué avec lui et ses parents son histoire familiale et j'ai fait
l’hypothèse de l’un ou l’autre lien avec ses vécus d’aujourd’hui ; j’ai
échangé mes idées personnelles sur le monde, l’humanité et sur le sens de la
vie. Radicalement, j’étais bien d’accord avec lui : il n’y a pas de sens
donné de l’extérieur … mais notre communion de pensée s'arrêtait
net : lui n’en voyait aucun nulle part et moi, je rétorquais qu’il y a au moins
le sens dont nous nous convainquons chacun, le sens pour nous, qui peut devenir
très bon à vivre, … dont nous pouvons tout au plus parler avec nos
enfants et ceux qui nous sont chers. J’ai aussi parlé d’espérance, d’un ciel
dont j’étais convaincu qu’il se dégagerait un jour au-dessus de sa tête.
J’ai été découragé, régulièrement, mais je ne le lui ai pas montré ; j’ai eu peur aussi, parfois bien fort, qu’on m’annonce un petit matin qu’on l’avait retrouvé pendu à un arbre – il aimait bien la forêt et la nature - ; j’ai repris un superviseur, pour me sentir moins seul. Mais jamais je n’ai pensé à me débarrasser de lui ; je lui ai bien demandé une fois ou l’autre s’il ne voulait pas essayer d’aller travailler avec un collègue, avec la possibilité de revenir me voir si cela ne donnait rien, puisqu’il me disait et me redisait que j’étais nul et que si ça c’était une thérapie, alors, c’était vraiment de la méga-escroquerie les thérapies ; mais, pour moi, quand je parlais comme ça, c’était un acte d’ouverture et d’humilité, pas de rejet, et il n’en a d’ailleurs jamais fait usage.
Jamais non plus, je n’ai pensé que ça irait vite. Ca a été d’une très grande lenteur, et il a fini par accepter de devenir adolescent. Je crois néanmoins qu’a servi à le garder en vie et à lui faire réinvestir la vie, tout ce temps que j’ai passé avec lui, temps où un autre, moi, représentant de la communauté humaine, lui ai montré que sa pensée en valait la peine, que sa personne en valait la peine et que, pour moi, à travers des interventions diverses et indirectes, la vie en valait la peine.
Quand Jonathan allait mal, c’est à dire pendant très longtemps, je l’ai reçu deux à trois fois par semaine. Il est vrai qu’alors MSN Messenger, une webcam et un micro m’ont permis d’y arriver, sans imposer une pénibilité ingérable pour sa famille, comme pour beaucoup de familles contemporaines.
Mots-clé
REPLI SUR SOI , enfant derrière le mur,
communication adulte-enfant, honte, autiste, schizophrène, bouc-émissaire,
racket, dépression, angoisses post traumatique, infériorité, sentiments
d’infériorité, solitude, enfants solitaires, sollicitude.
Pour télécharger en
Word 2000 ( 10.01.2010 )
[1] Jean-Yves
Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite
à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain.
Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : www.jeanyveshayez.net
[2]
Aloneness et non
loneliness.
[3] Toutes
ces composantes de la communication sont détaillées dans l‘ouvrage :
J.-Y. Hayez, E. de Becker, La parole de l'enfant
en souffrance, coll. Enfances, Paris : Dunod,
2010.